Remystifier la ville : réveiller le sens de l'émerveillement dans notre propre jardin

par Randy Haluza-DeLay

 

delay.jpg (6823 bytes)Il y a quelques étés de cela, un collègue et moi, accompagnés de huit adolescents, quittions Edmonton pour 12 jours derandonnée pédestre et de canotage dans les montagnes alber-taines. Pendant cette aventure, nous avons eu amplement de temps et d'inspiration pour parler du milieu naturel, del'état de l'environnement et du camping avec incidence minimale. A notre retour, nous avons discuté de l'influence de cette expérience sur les jeunes. Il n'était pas étonnant d'apprendre que 12 jours de décors sauvages et viergesn'avaient pas changé dramatiquement des vies. Mais il était intrigant et troublant de constater qu'aucun d'entre eux n'était revenu à la maison avec un vif sentiment de préoccupation pour l'environnement. Pour eux, la nature était «là- bas » dans les montagnes naturelles et les rivières déchaînées, un endroit inexploré et intact, avec peu ou pas de gens, et sans objets artificiels.

La nature n'était pas ici où ils vivent. L' "ici" était déjà en ruine, trop familier. Même leur langage reflétait la dichotomie qu'ils percevaient entre la "nature" et la "civilisation" . Et parce que dans leur esprit il n'y avait pas de nature ici, ils considéraient l'action environnementale ici comme hors de propos. L'un d'entre eux a dit : "Je recycle, mais c'est une cause perdue. Le ramassage des déchets fera que ce sera beau, mais les plantes ne pousserontpas pour autant."

En Amérique du Nord, l'utilisation des terres a toujours été une alternative radicale : la préservation intégrale ou le développement intégral. Maintenant que nous vivons pour la plupart dans des villes ou des villages, les jeunes gens se font de la nature une abstraction mythique. Il en résulte d'importantes implications pour les éducateurs, puisque notre façon de penser au monde naturel et à la place que nous y occupons est le terrain de base de l'éducation environnementale. Tant et aussi longtemps que le monde naturel est un endroit reculé là-bas qui n'a rien à voir avec le décor familier où nous vivons, la protection de l'environnement est invraisemblable. Notre défi comporte donc deux volets allier l'expérience directe de la nature à une compréhension cognitive de notre dépendance quotidienne du monde naturel. Si nous voulons que les jeunes prennent soin de l'environne- ment là où ils vivent, nous devons les aider à reconnaître que le monde naturel existe non seulement dans le là-bas sauvage et inexploré, mais aussi dans l'ici qui nous est familier. Il ne s'agit pas de démystifier les aires de nature sauvage, mais plutôt de remystifier la ville.

Pour remystifier la ville, il faut réveiller le sentiment de l'émerveillement et nous sensibiliser au merveilleux dans les choses familières. Il s'agit de brouiller les limites mentales entre la nature et la civilisation afin de com- prendre que nous-mêmes et nos environnements artificiels faisons partie du monde naturel. Il s'agit de saisir que les activités humaines se fondent sur les systèmes de la terre, que les villes ne sont pas des îles isolées où ces processus n'ont pas cours. Il s'agit d'instiller un sentiment de lieu fait de compassion qui lie consciemment l'amour de soi et du plus vaste monde, tant humain que non humain. Remystifier la ville et se brancher sur notre milieu de vie constitue un début dans notre apprentissage de vivre avec la terre.

Explorer la nature près de chez soi

Pour remystifier la ville, il faut d'abord rompre l'associa- tion de la nature avec montagnes majestueuses ou forêts vierges. Le monde naturel existe dans la vie quotidienne des citadins, et la vie sauvage près de chez soi demande à être explorée. L'herbe et les fleurs sauvages émergent des fissures des trottoirs; les oiseaux abondent dans les arbres de la ville; et même de plus grosses espèces se sont bien adaptées dans des environnements dominés par les humains. Il y a davantage de lièvres dans les limites de la ville d'Edmonton, m'a dit un biologiste, qu'il n'y en a immédiate- ment à l'extérieur. Le faucon pèlerin niche dans les cor- niches des gratte-ciel. Des vadrouilleurs rongeurs et aviaires quémandent notre pique-nique dans les parcs et les arrêts routiers. Le raton laveur se réfugie sous notre balcon.  

La première chose à faire pour remystifier la ville est simplement de jeter un coup d'il autour de nous. Les terrains d'école possèdent un trésor inestimable de biomasse. Un enseignant, notamment, a raconté la fascination de ses élèves qui, en explorant leur terrain d'école, ont découvert des terres humides miniatures, des indices de plusieurs espèces de mammifères et des abris d'animaux de toutes sortes. Étudiez la forêt urbaine, en commençant par les arbres qui bordent les rues, sans oublier les humains qui vivent autour. Explorez les parcs et les cimetières. Faites une excursion en canot dans les limites de la ville. Un de mes élèves m'a exprimé son étonnement devant "tant de nature si près de la maison".  

A l'ère de la mondialisation, la télévision informe notre sentiment de la réalité plus nettement que le contact direct et Internet transforme en routine le fait de sautiller d'un pays à un autre dans le monde. Les jeunes en savent sans doute davantage sur le pingouin de l'Antarctique et la savane africaine que sur l'histoire naturelle de leur propre région. Apprendre que la nature existe en ville et reconnaître quelques signes et détails de sa présence constitue la première étape de la remystification de la ville. 

Explorez les petites merveilles

Une partie du défi de remystifier la ville est de rendre le familier suffisamment non familier pour stimuler le sentiment de curiosité que nous avions enfants. Créez le mystère en cherchant les petites merveilles qui passent souvent inaper- çues dans la course vers de plus grandes choses. Quand nous jetons un regard plus attentif, souvent nous apercevons ce que nous tenions pour acquis jusqu'alors. A cette fin, une loupe constitue un outil merveilleux. Elle nous empêche de voir les insectes comme des être homogènes et peut ressusciter, littéralement, feuilles et trottoirs. Un appareil-photo est un autre outil valable. En apprenant les secrets de la composition, des angles et autres techniques, vous transformerez des choses ordinaires en quelque chose de moins ordinaire et de plus intéressant.

Souvent, je commence une séance d'exploration avec une citation de Lew Welch :

"Faites un pas dans la planète. Dessinez un cercle de 100 pieds autour de vous. A l'intérieur du cercle, il y a 300 choses que personne ne comprend et peut-être même que personne n'a vraiment vues. Combien pouvez-vous en trouver1?"

Ensuite, nous nous aventurons dans une petite chasse au trésor. La liste comprend des formes, des couleurs, des modèles, de même que des articles précis liés au sujet à l'étude. Toutes les trouvailles doivent mesurer au plus un pouce.

Dans une autre quête de petites merveilles, nous faisons des mini-excursions d'un mètre en suivant des bouts de ficelle au sol. Je dis à mes élèves qu'ils sont des guides et qu'ils doivent trouver cinq paysages à partager avec un partenaire ou la classe. De gigantesques prairies-parcs ou des troupe- aux en pâturage sont des scènes populaires. Dans "un mètre à moi" , chaque personne choisit une parcelle de terre et l'observe une fois par semaine au cours d'un trimestre. Nous utilisons un journal pour prendre des notes, nous mesurons et nous observons les changements. Ensuite nous lions le micro-environnement aux plus vastes processus des cycles hydrologiques, de la biodiversité et de la variation saison- nière du monde naturel, et ainsi de suite.

De cette façon, je tente d'éveiller les élèves à la beauté qui risque de passer inaperçue : les pissenlits qui parsèment des pelouses monotones d'une couleur luxurieuse, l'étonnante complexité des parties internes de la fleur, même le merle d'Amérique a un plumage extraordinaire. L'exploration de ces mystères peut aider à brouiller les limites de la nature et de la civilisation et à transformer le familier en quelque chose de non familier encore une fois.

La dichotomie entre la nature et la civilisation

Au cours du processus de remystification de la ville, j'encourage mes élèves à discuter de leurs opinions sur les relations des humains avec le reste du monde naturel. Une première activité s'intitule "Choix forcé". Tout le monde se tient en ligne. Je désigne chaque côté de la ligne "oui" ou "non"  et lis une série de questions : Est-ce que les humains font partie de la nature? Le monde naturel est-il à l'usage exclusif des humains? Est-ce qu'il faut détruire tous les maringouins? Un terrain vague a-t-il une valeur? Chacun doit décider où aller. Il m'arrive de demander aux gens de justifier leur décision. Repenser notre vision du monde n'est pas chose facile!

En analysant le portrait que la publicité brosse de la nature, les jeunes peuvent réfléchir au rôle que la société accorde aux humains sur la planète. Après cet exercice centré sur les idées humaines, suggérez-leur des lectures sur différentes visions de la nature. Earth Prayers constitue une bonne source et le discours du chef Seattle, un classique. Les élèves peuvent ensuite préparer une réponse à l'intention de la classe. Les débats et jeux de rôle sont d'autres techniques ef- ficaces.

Un jeu de rôle, notamment, s'appelle "Le Manoir" . Après une journée au centre de plein air, les jeunes apprennent que le conseil d'administration examine la possibilité de vendre la propriété qui serait transformée en un village de retraités. Des individus ou partenaires tirent les rôles. Les rôles du constructeur de bâtiment, de l'aîné, de l'évaluateur, de l'éducateur en plein air, du parent, etc., sont écrits en rouge sur des cartes; ceux du peuplier faux-tremble, de l'enfant, de la moufette et du balbuzard sont écrits en bleu. Après une présentation des divers points de vue, il y a un vote. En règle générale, le projet de développement n'a pas lieu et, invariablement, quelqu'un dit d'une manière cinglante : "Dans le vrai monde, les moufettes n'ont pas droit de vote."  Il y a donc un deuxième scrutin. Mais cette fois, les détenteurs de cartes bleues sont exclus. La vente a toujours lieu. Cette situation provoque de vifs sentiments et il importe d'en discuter. Après réflexion, un groupe a décidé de créer un village écologique et durable, dans une tentative de vivre avec la terre en intégrant les environnements bâtis et naturels. A la faveur de jeux de rôle tels que celui-là, les élèves prennent du recul par rapport à nos valeurs humaines pour reconsidérer les notions de progrès et de développement et redéfinir notre rôle dans le monde naturel. Ce faisant, l'écart entre la nature et la civilisation se rétrécit.  

Explorer l'interaction de la ville avec la terre

Situer la ville dans un plus vaste paysage permet non seulement de remystifier le lieu où nous vivons, mais aussi de créer un sentiment d'espace. L'objectif consiste à permettre aux élèves de se rendre compte que les villes et les activités humaines qui s'y déroulent puisent dans les systèmes de la terre. Focalisez sur comment les humains se sont ajustés aux éléments naturels en place. Pouvez-vous retracer le cycle de l'eau dans la ville? Quels sont les modèles du mouvement de l'air? Comment la collectivité est-elle touchée par le monde naturel en ce moment, notamment par les inondations, le vent entre les édifices et les microclimats localisés? A tous les échelons des organismes gouvernementaux, il est possible de trouver des ressources pour tenter de répondre à ces questions.

Un projet scolaire impliquait l'étude de l'utilisation et de la gestion des terres à trois périodes de l'histoire de la collectivité. De petits groupes ont choisi divers thèmes : la perte de terres agricoles, l'expansion de la grille routière de la ville et les changements dans la clarté de l'air. Ils ont effectué des recherches en étudiant d'anciennes cartes et photos de la ville, ainsi qu'en interviewant des résidents plus âgés dans un foyer de soins infirmiers. En jetant un coup d'_il sur la plus vieille carte, un des groupes a demandé ce qui était arrivé aux ruisseaux. Pour trouver une réponse, on a exploré des grottes souterraines par les ouvrages de drainage modernes. De semblables projets d'his- toire environnementale sont de nature à remystifier la ville en révélant comment les humains se sont adaptés au milieu et adapté le milieu à leurs besoins.

Explorer le sentiment de la nature

Les décors naturels évoquent souvent la relaxation, la réflexion et un sentiment de liberté et de paix, notamment lorsqu'ils sont mis en contraste avec les environnements artificiels. Ce sentiment est facteur de guérison et source de croissance personnelle. Aider les jeunes à découvrir ce sentiment tout près du foyer peut s'avérer un des pas les plus importants vers la remystification de la ville.

Toute activité extérieure qui accorde du temps à la réflexion et à l'observation est susceptible d'accroître le sentiment d'appartenance des élèves au monde naturel. Commencer les activités par une lecture, la plus évocatrice possible, aide souvent les participants à entrevoir de nouvelles pos- sibilités. Des exercices de profonde respiration ont pour effet d'accroître la sensibilisation - au chant de l'oiseau, à la brise qui caresse la peau, à l'odeur de la circulation automobile, à l'oxygène dans les poumons. Essayez-le. Un arrêt solitaire de dix minutes, même sur un terrain de jeu en béton, donne aux jeunes le temps de ralentir et de penser, ou tout simplement d'être.

Notre défi consiste à sensibiliser les gens au fait que tout le monde ne partage pas la même expérience du monde naturel. Notre programme en pleine nature conduisait habituellement des groupes de jeunes au centre-ville. Après une session à la soupe populaire et des instructions sur la sécurité, les participants allaient dans la ville par deux ou trois. Cette expérience était fort révélatrice et permettait de prendre conscience comment les facteurs sociaux et économiques contribuent à déterminer qui profitent de l'extérieur et de quelle manière. Pour certains, l'extérieur est un ravin boisé ou un lot riverain. Pour d'autres, c'est de passer l'hiver pelotonnés sur une grille d'air chaud sans un manteau.

Après chacune de ces activités, n'oubliez pas de parler de l'expérience. Une expérience partagée est souvent plus concrète et durable. Assurez-vous aussi de créer une atmo- sphère accueillante et ouverte pour contrer la tendance de notre culture à nier les émotions fortes ou à s'en moquer2.

J'obtiens un certain succès en demandant simplement aux jeunes comment ils se sentent après une expérience dans le monde naturel. Il s'ensuit invariablement une discussion sur comment on se sent davantage occupé et moins paisible en ville, et sur comment recapturer chez soi les sentiments éprouvés dans le monde naturel. Les élèves concluent habitue- llement que le fait de prendre soin d'endroits naturels près des gens est important pour créer un sentiment d'intégrité, et ils sont donc davantage motivés à le faire.  

Faites des changements créateurs

Les valeurs doivent influencer l'action. Et pourtant, l'aliénation de nos jours est un sentiment de futilité bien informée, un milliard de voix se demandant ce qu'une voix peut faire. Dans une tentative de remystifier la ville, il importe de discuter des obstacles au changement créateur, de pratiquer des stratégies d'action et de se concentrer sur des signes d'espoir - pensez aux faucons. Agissez en tant que groupe. Tentez de reconquérir le terrain d'école ou d'adopter un parc local. Faites un examen de votre style de vie, prenez quelques résolutions et notez les progrès.

Les activités qui demandent aux jeunes gens de visualiser le monde où ils aimeraient vivre ont aussi leur importance. La préparation d'annonces radio pour convaincre les autres de leur vision, la création de cartes du monde idéal, la composition de chansons, la méditation guidée et une foule d'autres activités peuvent inciter au changement dont la remystification de la ville fera la promotion.

Il y a beaucoup à dire de la rencontre de la splendeur du monde naturel à la faveur d'expériences en pleine nature. Il y a aussi quelque chose de plus profond à saisir : le soin de l'environnement dans l'ici et maintenant de tous les jours - avoir un sentiment d'appartenance avec peu et beaucoup de choses et s'en occuper : les trottoirs où nous avons erré, ces vers bien dodus dans le jardin, le vent qui siffle dans les canyons de béton, le pissenlit qui sort victorieux d'une guerre aux herbicides sur la pelouse. La ville a besoin d'être remystifiée, car les gens prennent soin de ce qu'ils connaissent et respectent. Il faut commencer à prendre soin de la terre ici, où nous vivons.      

 


Randy Haluza-DeLay est le directeur du Camp Warwa/Warwa Outdoor School à Darwell, en Alberta.