Préface

Du 15 au 18 avril 1998, près d'un millier de femmes et d'hommes provenant de tous les pays du continent se sont réunis dans le cadre du Sommet populaire des Amériques, à Santiago, au Chili. Nous nous étions rassemblés pour exprimer notre rejet collectif de l'ordre du jour «néolibéral» dominant qui veut que la libéralisation des échanges et de l'investissement, la déréglementation, la privatisation et l'économie de marché soient les seules stratégies de développement. Le Sommet populaire s'est attaché à construire une alliance continentale autour de solutions de rechange concrètes et réalistes.

Pendant ce temps, présidents et premiers ministres de nos pays se réunissaient eux aussi à Santiago pour poursuivre les négociations en vue, entre autres objectifs, parvenir à la signature d'un accord créant une Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). On s'attend à ce que la ZLÉA sanctionne les normes et dispositions qui font déjà partie des accords existants, comme l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), et étende une économie politique néolibérale à l'ensemble du continent. Ce document rend compte de notre détermination à bâtir une alternative à la ZLÉA, à partir des propositions décrites ici.

Nous savons que le modèle économique néolibéral s'est avéré un désastre pour la plupart des peuples du continent et nous n'épargnons pas nos efforts pour proposer des solutions de rechange

Pour étudier la naissance du néolibéralisme sur notre continent, il faut remonter au coup d'État sanglant qui, avec le soutien des États-Unis, a instauré la dictature du général Augusto Pinochet au Chili en septembre 1973. Peu après ce coup d'État, Pinochet invitait des économistes de l'université de Chicago aux États-Unis à venir élaborer les règles qui orienteraient le développement chilien en fonction des intérêts de ceux qui avaient financé son accession au pouvoir. Pour faciliter l'application des nouvelles règles, le dictateur chilien a eu recours au terrorisme d'État. Un quart de siècle plus tard, le président Clinton des États-Unis, de passage à Santiago pour, entre autres objectifs, procéder au lancement des négociations sur la ZLÉA, proclamait que le Chili était «un modèle pour le continent». Ses éloges montrent bien l'intention du plus puissant gouvernement des Amériques de faire de la ZLÉA l'instrument par excellence d'un néolibéralisme à outrance. Le jour suivant, Luis Anderson, président de l'Organisation régionale interaméricaine des travailleurs (ORIT), présentait un contraste frappant, en déclarant devant le Sommet populaire : «Quand on voit des enfants venir à nous pour quémander à manger, il apparaît clairement que le Chili n'est pas un modèle.»

Le néolibéralisme sanctionne un ensemble de règles qui encadrent non seulement l'économie, mais aussi les sociétés. En conséquence, la question centrale qui se pose à nous ne renvoie pas à un choix entre le libre-échange ou protectionnisme, entre intégration ou isolationnisme, mais elle renvoie plutôt au problème de savoir qui définit les règles qui prévaudront et à qui elles profiteront.

Le Sommet populaire de Santiago a mis en lumière l'existence d'un mouvement de résistance qui prend de l'ampleur. Ce mouvement formé de l'ensemble des peuples des Amériques adresse le message suivant aux dirigeants politiques, aux spéculateurs financiers et aux entreprises transnationales qui font la promotion du néolibéralisme : «votre programme est inacceptable». Ce mouvement maintient qu'une alimentation nutritive, un endroit confortable où vivre, un environnement propre et sain, des soins de santé et l'éducation sont des droits fondamentaux de l'humanité. Ce mouvement déclare que le respect des droits des travailleuses et des travailleurs, des femmes, des peuples autochtones, des peuples noirs et latinos qui vivent aux États-Unis et au Canada doit être au cœur de tout processus d'intégration.

Les partisans du néolibéralisme tentent de contrer la résistance des peuples du continent de toutes sortes de façons. Aux États-Unis, les géants de l'économie ont lancé une vaste campagne de propagande pour «sensibiliser» le public aux bienfaits du libre-échange. Dans plusieurs pays, la réponse dernière a été d'utiliser l'État-nation comme instrument de terreur contre la population et de forcer le recours à un néolibéralisme apparenté à celui qui avait été imposé sous la dictature sanglante de Pinochet. Sous le couvert de la «guerre contre les drogues», des actions anti-insurrectionnelles, souvent financées par les États-Unis qui offrent formation et matériel militaire, prennent l'ampleur d'un fléau à l'échelle du continent. De plus, la répression des mouvements populaires un peu partout au Mexique, en Amérique centrale et en Amérique du Sud cherche à endiguer les revendications des peuples de nos pays. À l'occasion, cette répression prend la forme d'un terrorisme meurtrier, comme lors du massacre d'Acteal au Mexique, de l'assassinat de milliers de militantes et de militants syndicaux et populaires en Colombie depuis quelques années ou de l'assassinat de l'évêque Gerardi au Guatemala. Malgré la condamnation publique de telles violences par nos chefs de gouvernement, on peut se demander s'ils ne poussent pas secrètement un soupir de soulagement en voyant ces atrocités réduire au silence ceux et celles qui, sans relâche, résistent aux assauts du néolibéralisme.

Pendant que les entreprises transnationales, les spéculateurs et leurs parrains gouvernementaux continuent d'agir en fonction de leurs intérêts particuliers, nous entreprenons maintenant de nous unir par-delà les frontières et tous secteurs confondus pour nous opposer à ces intérêts particuliers et mettre de l'avant les intérêts de la vaste majorité des habitants de ce continent. Bien que l'élaboration d'une telle alliance sociale n'en soit encore qu'à ses débuts, nous nous consacrerons désormais à cette tâche urgente.

L'histoire nous enseigne bien des choses. L'une de ses leçons peut être tirée des paroles du grand libérateur afro-américain, Frederick Douglas: «Sans la lutte, le progrès est impossible... Le pouvoir ne concède rien sans exigence revendicatrice; jamais il n'a donné, jamais il ne donnera... Déterminez seulement ce à quoi les gens se soumettront tranquillement et vous aurez trouvé la mesure exacte de l'injustice et du mal... Les limites des tyrans sont fixées par l'endurance de ceux et celles qu'ils oppriment.»

L'histoire nous enseigne aussi qu'aucune d'oppression, aussi forte soit-elle, ne saurait arrêter les hommes et les femmes de réclamer le respect de leur humanité et de lutter en conséquence.

TLe Sommet populaire des Amériques ne s'est pas s'est pas contenter de contester les politiques néolibérales; il a amorcé un dialogue sur des alternatives. Le présent document, issu de ce dialogue, reflète donc les aspirations des peuples de notre continent. Ce désir de construire des sociétés plus égalitaires et plus justes partout sur le continent transcende les frontières nationales et s'inspire d'une longue tradition historique dans les Amériques. Ce projet remonte au moins aussi loin que les luttes pour l'établissement de pays libres et indépendants sur l'étendue du continent. Il y a près de deux siècles, Simon Bolivar, à la tête d'un mouvement libérateur d'une grande partie de l'Amérique du Sud du joug colonial, déclarait : "Yo deseo más que otro alguno ver formar en América la más grande nación del mundo, menos por su extensión y riquezas que por su libertad y gloria." («Je veux, plus que quiconque, voir naître dans les Amériques la plus grande nation du monde, grande non en raison de sa superficie ou de sa richesse, mais grande par la liberté et la gloire.»)

Le document «Des alternatives pour les Amériques» ne constitue pas qu'une doctrine économique, c'est un moyen pour favoriser une intégration sociale à partir du partage des idées, des talents et des héritages des peuples et pour notre plus grand bénéfice mutuel. Il s'agit d'un document «vivant» qui sera modifié et étoffé au fur et à mesure que nous exercerons nos droits à poursuivre le débat et la discussion.

Principes généraux