Résistance no  36  septembre 2006  www.socialiste.qc.ca

Le Bélarus : analyse des classes
Ce texte se veut tout d’abord une réflexion active, active parce qu’elle ne pourra porter de conclusions précises, mais tentera plutôt de poser les jalons d’une analyse des classes au Bélarus, de la nature de l’exploitation et de la forme de domination idéologique et politique. Cheminement obligatoire pour toute tentative d’émancipation, cette analyse aspire, à terme, à s’inscrire dans l’élaboration d’une stratégie révolutionnaire.

Quelle contradiction au sein de quelle lutte des classes?
C’est tout d’abord par la nature des classes sous l’URSS ainsi que par les transformations qu’elles ont subites au cours de la transition que nous pouvons comprendre la forme actuelle de la lutte des classes au Bélarus. La contradiction centrale en URSS (des années 20 jusqu’à la formation d’une bourgeoisie lors de la transition) est de ces exemples fondamentalement instables qui ne nous permettent pas de parler de société capitaliste, ni de société socialiste, et qui nous obligent à utiliser à titre de point d’ancrage la bureaucratie comme classe centrale. La condition de création de cette classe repose d’une part sur la faiblesse de la classe ouvrière (du moins celles opprimées) et, d’autre part, sur l’incapacité d’une bourgeoisie à (re)prendre possession des moyens de production. Ainsi, en observant la forme de production et la forme spécifique d’exploitation, la bureaucratie doit être considérée comme une classe. Notons qu’elle ne constitue pas un stade dans la révolution ouvrière, puisque cela impliquerait que la formation structurelle tend vers l’effacement des formes de domination politique et idéologique1. La forme impersonnelle de la propriété, bien que non collective, lie fortement les bureaucrates à la structure politique et idéologique (seul moyen permettant l’existence de cette structure dans le temps). Ce sont ces particularités (i.e. non-dissociation de la forme de propriété de la structure politique et incapacité d’une domination stable sur les masses) qui permettent d’expliquer la nature autoritaire, voire même totalitaire, de ces régimes ainsi que les gains relatifs de la classe ouvrière (garantie d’emploi, disparité des richesses moins grande entre les classes, systèmes sociaux développés).
Bien que ce rapport Bureaucratie/Classe ouvrière puisse être défini comme la lutte centrale au sein de ces deux cas de figure (URSS et Bélarus), il n’en demeure pas moins que ces sociétés sont sensibles à l’existence d’autres classes et de luttes plus large que cet antagonisme principal. Nous pouvons prétendre, avec raison, qu’une des explications de la faiblesse de la bureaucratie soviétique était liée à son incapacité (impossibilité) de créer des alliances avec d’autres classes ou catégories sociales (intellectuels, petite-bourgeoisie, cols-blancs et même, nous y reviendrons, d’une bourgeoisie); alliances qui furent mainte fois nécessaires au maintien de la bourgeoisie comme classe dominante dans les sociétés capitalistes. L’URSS est, de ce point de vue, très paradoxal : sa propre faiblesse est, en partie, attribuable à l’incapacité de la bureaucratie à créer des alliances alors que sa pérennité repose sur la précarité de l’organisation des autres classes. Ce paradoxe renforce la nature fondamentalement instable de ce régime.    
Analyse des classes et de leurs évolutions au Bélarus
Un « consensus » général s’est dégagé suite à la disparition de l’URSS : il faut liquider la bureaucratie comme classe dominante au sein de l’espace soviétique. Il n’en demeure pas moins que sa forme de domination politique et idéologique eut alors une force d’inertie, bien qu’elle ait tendance à s’amoindrir. La transition au Bélarus se particularise par la forme vers laquelle s’acheminera la reconfiguration de la structure d’exploitation et de domination2.
Ce serait faire preuve de malhonnêteté que de considérer le régime en place à Minsk comme une simple copie de ce qui a pu exister sous l’URSS et cela même pendant la période de la perestroïka et de la glasnost.  En ce qui a trait aux classes, plusieurs divergences majeures doivent être notées pour parvenir à faire une analyse juste de la situation au Bélarus. Bien que l’on doive toujours considérer la bureaucratie comme au « centre de la lutte », deux points sont à souligner pour comprendre les particularismes de la lutte au Bélarus.
1- La création d’une classe petite-bourgeoise, qui émergea de 1991 à 1995, a modifié le jeu d’alliances pratiquement inexistant pendant la période soviétique. Il est important ici de ne pas tomber dans le piège de la légalité pour analyser la formation des différentes classes. En effet le « golden share » que le gouvernement se réserve, et ce sur toutes les  entreprises privées depuis 1999, semble faire de cette classe un laquais de la bureaucratie. Néanmoins, l’analyse réelle nous oblige à considérer les choses autrement. Les aspects légaux ne sont rien d’autre qu’une forme de la domination politique. La petite-bourgeoisie biélorusse existe bel et bien et se retrouve, comme c’est souvent le cas, partagée entre plusieurs luttes puisque ses intérêts sont généralement contradictoires3. Ainsi, il est indispensable de regarder la petite-bourgeoisie sous forme de fractions. (industrielle, marchande, ainsi que ce qui coutume d’appeler nouvelle petite-bourgeoisie)
2- Encore plus important que le rôle de la petite-bourgeoisie sur le développement des classes au Bélarus est l’avancée de l’impérialisme du capital russe. Principalement axée sur le marché de l’énergie (oléoducs, entreposage) ainsi que sur le secteur des fertilisants (potassium) - les deux principaux domaines offrant des possibilités de hauts rendements au Bélarus -, l’expansion du capital russe est essentielle à la compréhension de la situation au Bélarus. Les tentatives faites par Gazprom (entreprise russe) pour prendre le contrôle de Beltransgaz (entreprise d’État biélorusse) furent multiples depuis 1994 et la plus récente offensive se terminera sans doute par l’appropriation de plusieurs parts par Gazprom. À cet égard, la bureaucratie biélorusse a su tirer un certain profit de cette situation et est ainsi parvenue à se maintenir au pouvoir. Ce jeux de négociations et d’alliances avec les classes possédantes de la Russie aura permis à l’élite bureaucratique biélorusse de se renforcer face à la classe ouvrière, mais au risque de voir à terme sa condition d’existence (i.e. propriété d’État, bien que non-collective) disparaître.
C’est parce que ses intérêts ne sont pas les mêmes que ceux de la classe ouvrière que la bureaucratie peut sacrifier ce qui a été conservé pendant la transition. Néanmoins, la bureaucratie fut historiquement faible entre autre dans ses rapports avec la classe ouvrière, c’est ce qui permet d’expliquer la répression subite par la société en général, dont la classe ouvrière qui en a néanmoins tiré des gains relatifs. Le cas de figure actuel au Bélarus semble pouvoir s’inscrire dans cette lecture des rapports de classes tout en portant des spécificités non négligeables sur le destin de la classe ouvrière. Les formes d’expansions du capital russe et occidental, ainsi que la position que prendra la petite bourgeoisie sont des facteurs décisifs dans la lutte que le mouvement ouvrier biélorusse doit poursuivre.
 Jonathan Fortier, Montréal
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