Le Bélarus : analyse des classes
Ce texte se veut tout d’abord une
réflexion active, active parce qu’elle ne pourra porter de
conclusions précises, mais tentera plutôt de poser les jalons
d’une analyse des classes au Bélarus, de la nature de
l’exploitation et de la forme de domination idéologique et
politique. Cheminement obligatoire pour toute tentative
d’émancipation, cette analyse aspire, à terme, à
s’inscrire dans l’élaboration d’une
stratégie révolutionnaire.
Quelle contradiction au sein de quelle lutte des
classes?
C’est tout d’abord par la nature des
classes sous l’URSS ainsi que par les transformations qu’elles
ont subites au cours de la transition que nous pouvons comprendre la forme
actuelle de la lutte des classes au Bélarus. La contradiction
centrale en URSS (des années 20 jusqu’à la formation
d’une bourgeoisie lors de la transition) est de ces exemples
fondamentalement instables qui ne nous permettent pas de parler de
société capitaliste, ni de société socialiste,
et qui nous obligent à utiliser à titre de point
d’ancrage la bureaucratie comme classe centrale. La condition de
création de cette classe repose d’une part sur la faiblesse de
la classe ouvrière (du moins celles opprimées) et,
d’autre part, sur l’incapacité d’une bourgeoisie
à (re)prendre possession des moyens de production. Ainsi, en
observant la forme de production et la forme spécifique
d’exploitation, la bureaucratie doit être
considérée comme une classe. Notons qu’elle ne
constitue pas un stade dans la révolution ouvrière, puisque
cela impliquerait que la formation structurelle tend vers
l’effacement des formes de domination politique et
idéologique1. La forme impersonnelle de la propriété,
bien que non collective, lie fortement les bureaucrates à la
structure politique et idéologique (seul moyen permettant
l’existence de cette structure dans le temps). Ce sont ces
particularités (i.e. non-dissociation de la forme de
propriété de la structure politique et incapacité
d’une domination stable sur les masses) qui permettent
d’expliquer la nature autoritaire, voire même totalitaire, de
ces régimes ainsi que les gains relatifs de la classe
ouvrière (garantie d’emploi, disparité des richesses
moins grande entre les classes, systèmes sociaux
développés).
Bien que ce rapport Bureaucratie/Classe
ouvrière puisse être défini comme la lutte centrale au
sein de ces deux cas de figure (URSS et Bélarus), il n’en
demeure pas moins que ces sociétés sont sensibles à
l’existence d’autres classes et de luttes plus large que cet
antagonisme principal. Nous pouvons prétendre, avec raison,
qu’une des explications de la faiblesse de la bureaucratie
soviétique était liée à son incapacité
(impossibilité) de créer des alliances avec d’autres
classes ou catégories sociales (intellectuels, petite-bourgeoisie,
cols-blancs et même, nous y reviendrons, d’une bourgeoisie);
alliances qui furent mainte fois nécessaires au maintien de la
bourgeoisie comme classe dominante dans les sociétés
capitalistes. L’URSS est, de ce point de vue, très paradoxal :
sa propre faiblesse est, en partie, attribuable à
l’incapacité de la bureaucratie à créer des
alliances alors que sa pérennité repose sur la
précarité de l’organisation des autres classes. Ce
paradoxe renforce la nature fondamentalement instable de ce régime.
Analyse des classes et de leurs évolutions au
Bélarus
Un « consensus » général
s’est dégagé suite à la disparition de
l’URSS : il faut liquider la bureaucratie comme classe dominante au
sein de l’espace soviétique. Il n’en demeure pas moins
que sa forme de domination politique et idéologique eut alors une
force d’inertie, bien qu’elle ait tendance à
s’amoindrir. La transition au Bélarus se particularise par la
forme vers laquelle s’acheminera la reconfiguration de la structure
d’exploitation et de domination2.
Ce serait faire preuve de malhonnêteté
que de considérer le régime en place à Minsk comme une
simple copie de ce qui a pu exister sous l’URSS et cela même
pendant la période de la perestroïka et de la glasnost.
En ce qui a trait aux classes, plusieurs divergences majeures doivent
être notées pour parvenir à faire une analyse juste de
la situation au Bélarus. Bien que l’on doive toujours
considérer la bureaucratie comme au « centre de la lutte
», deux points sont à souligner pour comprendre les
particularismes de la lutte au Bélarus.
1- La création d’une classe
petite-bourgeoise, qui émergea de 1991 à 1995, a
modifié le jeu d’alliances pratiquement inexistant pendant la
période soviétique. Il est important ici de ne pas tomber
dans le piège de la légalité pour analyser la
formation des différentes classes. En effet le « golden share
» que le gouvernement se réserve, et ce sur toutes les
entreprises privées depuis 1999, semble faire de cette classe
un laquais de la bureaucratie. Néanmoins, l’analyse
réelle nous oblige à considérer les choses autrement.
Les aspects légaux ne sont rien d’autre qu’une forme de
la domination politique. La petite-bourgeoisie biélorusse existe bel
et bien et se retrouve, comme c’est souvent le cas, partagée
entre plusieurs luttes puisque ses intérêts sont
généralement contradictoires3. Ainsi, il est indispensable de
regarder la petite-bourgeoisie sous forme de fractions. (industrielle,
marchande, ainsi que ce qui coutume d’appeler nouvelle
petite-bourgeoisie)
2- Encore plus important que le rôle de la
petite-bourgeoisie sur le développement des classes au
Bélarus est l’avancée de l’impérialisme du
capital russe. Principalement axée sur le marché de
l’énergie (oléoducs, entreposage) ainsi que sur le
secteur des fertilisants (potassium) - les deux principaux domaines offrant
des possibilités de hauts rendements au Bélarus -,
l’expansion du capital russe est essentielle à la
compréhension de la situation au Bélarus. Les tentatives
faites par Gazprom (entreprise russe) pour prendre le contrôle de
Beltransgaz (entreprise d’État biélorusse) furent
multiples depuis 1994 et la plus récente offensive se terminera sans
doute par l’appropriation de plusieurs parts par Gazprom. À
cet égard, la bureaucratie biélorusse a su tirer un certain
profit de cette situation et est ainsi parvenue à se maintenir au
pouvoir. Ce jeux de négociations et d’alliances avec les
classes possédantes de la Russie aura permis à
l’élite bureaucratique biélorusse de se renforcer face
à la classe ouvrière, mais au risque de voir à terme
sa condition d’existence (i.e. propriété
d’État, bien que non-collective) disparaître.
C’est parce que ses intérêts ne
sont pas les mêmes que ceux de la classe ouvrière que la
bureaucratie peut sacrifier ce qui a été conservé
pendant la transition. Néanmoins, la bureaucratie fut historiquement
faible entre autre dans ses rapports avec la classe ouvrière,
c’est ce qui permet d’expliquer la répression subite par
la société en général, dont la classe
ouvrière qui en a néanmoins tiré des gains relatifs.
Le cas de figure actuel au Bélarus semble pouvoir s’inscrire
dans cette lecture des rapports de classes tout en portant des
spécificités non négligeables sur le destin de la
classe ouvrière. Les formes d’expansions du capital russe et
occidental, ainsi que la position que prendra la petite bourgeoisie sont
des facteurs décisifs dans la lutte que le mouvement ouvrier
biélorusse doit poursuivre.
Jonathan Fortier, Montréal