L’offensive impérialiste et les origines
de la guerre de 2006 au Liban
Les chancelleries occidentales répètent
à chaque jour que l’offensive israélienne en cours au
Liban et en Palestine est le résultat de provocations de la part du
Hezbollah et du Hamas. Autrement dit, on s’entête à
affirmer que ce sont les mouvements de résistance qui ont
commencé la chicane en attaquant des postes frontaliers
israéliens, tuant et capturant quelques soldats. La solution, nous
dit-on, est le désarmement de la milice chiite libanaise et des
groupes de résistance armés palestiniens. La mort de
centaines de civils au Liban et en Palestine, les centaines de milliers de
personnes déplacées et la destruction des infrastructures
seraient des maux nécessaires pour arriver à cet objectif.
L’envoi d’un contingent massif de troupes
étrangères dans le sud du Liban, probablement sous le
commandement de l’ancienne puissance coloniale, la France, serait
aussi nécessaire afin de désarmer le Hezbollah.
On oublie de dire que cette crise, si on veut lui
donner un commencement relativement récent, a été
déclenchée par la victoire électorale du Hamas lors
d’élections exemplaires en janvier de cette année, pour
l’assemblée législative de l’Autorité
Palestinienne (AP). À partir de cette date, tous les
gouvernements occidentaux se sont mis du côté
d’Israël pour boycotter ce nouveau gouvernement élu
démocratiquement, ce qui a eu pour effet d’affamer la
population des Territoires occupés ainsi que de plonger l’AP
au bord de la guerre civile entre le Hamas et le parti du président
Abbas, le Fatah. Il s’agissait en fait d’une politique de
siège contre une population déjà pauvre et constamment
réprimée, afin de la contraindre à changer de
gouvernement.
La question qui se pose alors est pourquoi le Hamas -
un parti islamiste qui refuse de reconnaître Israël - a
gagné. La défaite du Fatah (le parti de Yasser Arafat)
représentait l’échec du prétendu processus de
paix amorcé avec les négociations de Madrid (1991) puis
d’Oslo (1993). En fait, aucun des enjeux incontournables pour la
négociation d’une paix durable en Palestine n’avait
été réglé durant ces négociations. Il
n’y avait même pas d’entente de principe sur
l’éventuelle création d’un État
palestinien indépendant. Il n’y avait rien sur le statut de
Jérusalem, sur le droit au retour des réfugiés ou sur
le sort des colonies de peuplement israéliennes en territoire
occupé. L’Autorité Palestinienne a donc
été, dès le début, une sorte de gouvernement
municipal, ou plus précisément, une grosse réserve,
comme celles que le Canada avait créés pour les Autochtones,
ou comme les Bantoustans dans l’Afrique du Sud de l’Apartheid.
En 2000, après sept ans de ce
“processus”, la population des colonies illégales
israéliennes en Cisjordanie avait doublé, les points de
passages (check points) s’étaient multipliés, et
Israël insistait encore dans les négociations pour garder le
contrôle des frontières d’un éventuel État
Palestinien et pour refuser le retour des réfugiés.
C’est l’échec du processus d’Oslo qui a
provoqué le second soulèvement palestinien (Intifada) en
2000, mais cette fois avec une présence beaucoup plus importante des
groupes islamistes. La première Intifada, à la fin des
années 1980, avait poussé Israël à participer aux
négociations qui devaient mener à Oslo, à une
époque où le Hamas semblait une variable de quantité
négligeable.
À la veille du déclenchement des
hostilités à Gaza, les différents mouvements
palestiniens étaient sur le point de s’unir autour du
“manifeste des prisonniers”. En effet, des dirigeants de toutes
les principales organisations palestiniennes (incluant le Fatah et le
Hamas), emprisonnés en Israël, s’étaient entendus
sur une politique qui permettrait de dénouer l’impasse et de
reconstituer l’unité de la résistance. Ce manifeste
incluait une reconnaissance implicite d’Israël et le rejet de
toute attaque contre la population civile israélienne sur le
territoire d’avant 1967, mais aussi une affirmation de la
légitimité de la résistance armée dans les
territoires occupés à l’encontre des cibles militaires.
C’est précisément cette politique qui a
été appliquée avec l’attaque contre une position
militaire israélienne le 25 juin. Le Hamas et le Hezbollah, ainsi
que les populations civiles qui les appuient, n’ont pas subi les
foudres d’Israël pour cause de terrorisme, mais bien parce
qu’ils avaient adopté une stratégie de guérilla
classique permettant d’unifier la population arabe derrière
leur lutte.
En ce qui concerne les raisons de la brutalité
de l’attaque contre le Liban, il faut remonter au retrait des troupes
syriennes l’été dernier. Ce retrait a été
le résultat d’une combinaison de facteurs incluant
l’occupation états-unienne en Irak, l’assassinat du
premier ministre Hariri (un partisan du retrait syrien) et la vague de
manifestations de masse qui a suivi.
L’espoir d’Israël et des puissances
occidentales était que le retrait de la Syrie conduirait à un
affaiblissement du Hezbollah et à l’établissement
d’un Liban neutre quand au conflit israélo-palestinien. La
réalité est que les manifestations organisées à
l’initiative du Hezbollah l’an dernier étaient aussi
massives que celles des partisans de Hariri et que le gouvernement qui a
finalement été formé à la suite de cette
révolution de velours arabe comprend deux ministres du Hezbollah. La
politique de ce gouvernement était davantage d’intégrer
la milice chiite dans l’armée régulière que de
désarmer le groupe qui a gagné une grande
crédibilité au-delà de la communauté chiite
pour son succès dans la lutte contre l’occupation
israélienne du sud du pays, laquelle s’est terminée
dans l’humiliation pour Israël en 2000.
Autrement dit, le Hezbollah doit être
détruit, selon Tel Aviv, Washington et Ottawa, pas parce qu’il
est un petit groupe terroriste parasitant la société
libanaise, mais parce qu’il est solidement enraciné dans la
société libanaise et, comme le Hamas en Palestine, en voie
d’être intégré dans les structures
légitimes du pouvoir. Il se trouve que la plupart des pays
européens ont toujours refusé de qualifier le Hezbollah de
terroriste. Il y a toute une différence entre un mouvement de
résistance armée enraciné dans une population
occupée et opprimée et un réseau comme Al Quaeda.
Les agressions israéliennes de cet
été au Liban et à Gaza sont de même nature que
l’invasion et l’occupation illégales de l’Irak par
les troupes des États-Unis et de la Grande-Bretagne. En fait, le
niveau de mort et de destruction causé par les trois ans et quatre
mois d’occupation en Irak est plusieurs fois supérieur
à ce que Israël a fait. La mission militaire canadienne en
Afghanistan, malgré toute sa rhétorique humanitaire et
démocratique, constitue un aspect de cette grande opération
colonialiste qui se présente comme une guerre contre le terrorisme.
Pour une paix durable dans cette région du
monde, il faut régler la question de la Palestine, qui provoque
guerre après guerre et une misère sans nom pour les
principaux intéressés depuis la création
d’Israël en 1948. Et pour ce faire, on doit rejeter le sionisme
dans son ensemble. L’idée que la Palestine était
« une terre sans peuple pour un peuple sans terre »
était un mensonge colonialiste de la pire espèce. Le projet
d’un état « essentiellement juif » sur cette terre
arabe depuis le 8e siècle n’est réalisable que par le
nettoyage ethnique de millions de Palestiniens ou par le maintien de leur
oppression dans les grandes prisons à ciel ouvert que sont devenus
les 10% du territoire de la Palestine d’avant 1948 où on leur
permet de vivre. Le peuple palestinien n’acceptera jamais l’une
ou l’autre de ces solutions. Les dangereux terroristes qui tentent
d’imposer leur idéologie intolérante dans la
région sont les sionistes, armés jusqu’aux dents par
les États-Unis à raison de 3 milliards$ par année. Il
faut revenir au projet d’origine de l’OLP, celui d’une
Palestine unie et démocratique, où Juifs et Arabes,
Chrétiens et Musulmans, puissent vivre ensemble.
Benoit Renaud, Gatineau