La manifestation en solidarité avec le Liban :
controverses et manipulations
La manifestation du 6 août, orchestrée
par différents mouvements anti-guerre, est, préalablement, un
mouvement de solidarité avec le peuple libanais vivant sous les tirs
israéliens depuis quelques semaines. Or, cette manifestation
permettra également à divers groupes de faire part de leurs
positions face aux conflits au Moyen et au Proche Orient, et occasionnera
un traitement médiatique de masse qui tente d’ancrer plus
fortement l’idéologie bourgeoise occidentale dans la
société québécoise. Le caractère
pluraliste de la marche (de par la diversité des partis, syndicats,
organisations et citoyenNEs) incite à une lecture plus large
qu’un simple rapport factuel d’événement. Par
conséquent, cette marche représente un mouvement
sociopolitique plus large que ce que les médias
québécois ont aveuglément rapporté, à
savoir que la foule était majoritairement composée de membres
de la communauté arabe.
Les polémiques autour de la manifestation
Les quelques drapeaux du Hezbollah
présents lors de la marche ont engendré des polémiques
exagérées par rapport à leur marginale
présence. Le simple fait pour Pierre Falardeau, ainsi que pour
Julien Poulin, d’avoir été pris en flagrant
délit photographique de fraternisation avec des gens appuyant le
Hezbollah a été repris par quelques médias comme un
appui sans nuance au mouvement. Gilles Duceppe du Bloc
Québécois a été victime de semblables critiques
abusives : il a reçu une lettre de l’ambassadeur
israélien Alan Baker le critiquant d’avoir, de façon
indirecte (c’est-à-dire en participant à une marche
à laquelle participait entre autre des sympathisants du Hezbollah),
appuyé le mouvement officiellement considéré comme
terroriste. Un certain regroupement sioniste a même demandé
à ce que de telles manifestations soient interdites par la loi et
réprimées.
Les critiques face à la marche ne se sont pas
limitées à des réprimandes individuelles. La
présence de sympathisantES du Hezbollah dans la marche a permis
à Barbara Kay d’avancer la thèse du Quebecistan. Cette
thèse est issue d’un éditorial de cette dernière
paru dans le National Post le 9 août 2006 et qui se titrait The rise
of Quebecistan. (www.canada.com/nationalpost/news/story.html) Sa
rhétorique est assez simple : puisque la communauté juive est
majoritairement fédéraliste et que la majorité
francophone québécoise fait preuve d’un
anti-américanisme primaire, les politiciens québécois,
principalement les souverainistes, prennent un discours pro-arabe et
cautionnent les groupes terroristes radicaux pour se gagner du capital
politique. Ainsi, de façon sous-entendue, la culture
québécoise, en viendrait à une symbiose avec la
culture arabo-musulmane radicale pour devenir le Quebecistan. Pourtant, Mme
Kay a éludé la principale similitude entre le Québec
et la population libanaise qui appuie le Hezbollah : leur lutte pour
l’émancipation!
Le traitement médiatique : point
d’ancrage de l’idéologie bourgeoise
Les médias de masse sont d’importants
vecteurs idéologiques, tel que l’entrevoyait Antonio Gramsci :
leur traitement de la nouvelle sous-tend des positions idéologiques
plus larges que le simple rapport des événements. Par contre,
leurs positions ne sont pas toujours aussi claires que celle tenue par
Barbara Kay. Par conséquent, il faut voir le courant
idéologique que ces supposés chiens de garde de la
démocratie tentent d’instiguer à la fois par la voie
éditoriale et par les faits rapportés.
Trois points importants au niveau idéologique
doivent être relevés dans le traitement que les médias
ont fait de la marche du 6 août. Premièrement, la mise de
l’avant du soi-disant caractère anti-américain de la
manifestation, qui peut également créer une impression
d’anti-sionisme, voire d’anti-sémitisme. Dans un
deuxième temps, les médias de masse tendent à
légitimer les décisions du gouvernement Harper dans son
processus juridico-politique bourgeois qui définit la
viabilité d’existence ou de non-existence du mouvement
d’émancipation anti-coloniale que représente le
Hezbollah. Pour conclure, le quatrième pouvoir tente d’ancrer
dans l’imaginaire de ses lecteurs un confinement du conflit entre le
Hezbollah et le gouvernement israélien en une guerre
régionale, occultant ainsi les intérêts
impérialistes au sein de ce conflit.
Les médias ont ainsi axé leur discours
sur une allégation plus que discutable : celle d’une
majorité arabe, donc musulmane, au sein de la manifestation, ayant
comme effet de marginaliser le mouvement anti-guerre et d’ancrer la
guerre israélo-arabe comme une guerre régionale dans laquelle
l’occident n’a que très peu
d’intérêts et d’influence. Si sous couvert de la
lutte au terrorisme les policiers dans le métro de Londres sont
parvenus à confondre un brésilien (tué d’une
balle dans la tête) et une personne d’origine arabe, comment
les médias arrivent-ils déterminer la nationalité et
la religion des manifestants?
Nulle part parmi les principaux journaux
québécois nous n’avons relevés une remise en
question du statut d’organisation terroriste dont les libéraux
durant leur dernier mandat ont affublés le Hezbollah. Pourtant,
l’on sait que le terrorisme est devenu, suite au 11 septembre, un
concept dont se servent les élites pour servir leurs
intérêts propres. Il faut pourtant saluer l’initiative
de Peggy Nash ( NPD), de Borys Wrzesnewskyj ( PLC) et, dans une moindre
mesure, celle de Maria Mourani ( BQ), qui ont fait cavalier seul et se sont
distancés de leurs partis respectifs afin de souligner le
caractère communautaire et politique du Hezbollah ainsi que sa
possible qualification en tant qu’interlocuteur représentatif
des populations qui l’appuient massivement. La
députée du Bloc, esquissant de possibles crimes de guerre de
la part d’Israël (perspective que cautionne pourtant de nombreux
observateurs et ONG telle Amnistie Internationale et des
représentants de l’ONU), a été forcée de
se rétracter sous les pressions.
Enfin, il importe de souligner que cette guerre a une
origine et une portée plus larges qui dépasse celle des deux
pays en conflit. Il existe indéniablement des impératifs
économiques, impérialistes et géostratégiques
qui unissent Israël et l’Occident. L’État
hébreu tentait par son agression au Liban à éradiquer
le Hezbollah dans l’idée d’isoler l’Iran afin de
faciliter l’offensive occidentale envers ce dernier sous
prétexte de ses velléités d’accession à
l’arme nucléaire (comme si Israël lui-même et une
bonne partie de l’Occident n’en possédait pas!).
L’agression israélienne au Liban lui a aussi laissé la
voie libre afin d’approfondir son offensive à l’encontre
des territoires palestiniens occupés, alors que l’attention
médiatique était retenue au Liban et
qu’était justifiée la «légitime
défense» tout azimut d’Israël, envers quiconque
risquait de représenter une potentielle menace. Bref, Israël
aspirait (et a plutôt échoué) à consolider son
emprise dans la région, à modifier le rapport de force en sa
faveur en affaiblissait les peuples qu’il opprime et à
prolonger ses conquêtes impérialistes.
Francis Fortier, Montréal