Résistance no  36  septembre 2006  www.socialiste.qc.ca

La manifestation en solidarité avec le Liban :
controverses et manipulations
La manifestation du 6 août, orchestrée par différents mouvements anti-guerre, est, préalablement, un mouvement de solidarité avec le peuple libanais vivant sous les tirs israéliens depuis quelques semaines. Or, cette manifestation permettra également à divers groupes de faire part de leurs positions face aux conflits au Moyen et au Proche Orient, et occasionnera un traitement médiatique de masse qui tente d’ancrer plus fortement l’idéologie bourgeoise occidentale dans la société québécoise. Le caractère pluraliste de la marche (de par la diversité des partis, syndicats, organisations et citoyenNEs) incite à une lecture plus large qu’un simple rapport factuel d’événement. Par conséquent, cette marche représente un mouvement sociopolitique plus large que ce que les médias québécois ont aveuglément rapporté, à savoir que la foule était majoritairement composée de membres de la communauté arabe.
Les polémiques autour de la manifestation
 Les quelques drapeaux du Hezbollah présents lors de la marche ont engendré des polémiques exagérées par rapport à leur marginale présence. Le simple fait pour Pierre Falardeau, ainsi que pour Julien Poulin, d’avoir été pris en flagrant délit photographique de fraternisation avec des gens appuyant le Hezbollah a été repris par quelques médias comme un appui sans nuance au mouvement. Gilles Duceppe du Bloc Québécois a été victime de semblables critiques abusives : il a reçu une lettre de l’ambassadeur israélien Alan Baker le critiquant d’avoir, de façon indirecte (c’est-à-dire en participant à une marche à laquelle participait entre autre des sympathisants du Hezbollah), appuyé le mouvement officiellement considéré comme terroriste. Un certain regroupement sioniste a même demandé à ce que de telles manifestations soient interdites par la loi et réprimées.
Les critiques face à la marche ne se sont pas limitées à des réprimandes individuelles. La présence de sympathisantES du Hezbollah dans la marche a permis à Barbara Kay d’avancer la thèse du Quebecistan. Cette thèse est issue d’un éditorial de cette dernière paru dans le National Post le 9 août 2006 et qui se titrait The rise of Quebecistan. (www.canada.com/nationalpost/news/story.html) Sa rhétorique est assez simple : puisque la communauté juive est majoritairement fédéraliste et que la majorité francophone québécoise fait preuve d’un anti-américanisme primaire, les politiciens québécois, principalement les souverainistes, prennent un discours pro-arabe et cautionnent les groupes terroristes radicaux pour se gagner du capital politique. Ainsi, de façon sous-entendue, la culture québécoise, en viendrait à une symbiose avec la culture arabo-musulmane radicale pour devenir le Quebecistan. Pourtant, Mme Kay a éludé la principale similitude entre le Québec et la population libanaise qui appuie le Hezbollah : leur lutte pour l’émancipation!
Le traitement médiatique : point d’ancrage de l’idéologie bourgeoise
Les médias de masse sont d’importants vecteurs idéologiques, tel que l’entrevoyait Antonio Gramsci : leur traitement de la nouvelle sous-tend des positions idéologiques plus larges que le simple rapport des événements. Par contre, leurs positions ne sont pas toujours aussi claires que celle tenue par Barbara Kay. Par conséquent, il faut voir le courant idéologique que ces supposés chiens de garde de la démocratie tentent d’instiguer à la fois par la voie éditoriale et par les faits rapportés.
Trois points importants au niveau idéologique doivent être relevés dans le traitement que les médias ont fait de la marche du 6 août. Premièrement, la mise de l’avant du soi-disant caractère anti-américain de la manifestation, qui peut également créer une impression d’anti-sionisme, voire d’anti-sémitisme. Dans un deuxième temps, les médias de masse tendent à légitimer les décisions du gouvernement Harper dans son processus juridico-politique bourgeois qui définit la viabilité d’existence ou de non-existence du mouvement d’émancipation anti-coloniale que représente le Hezbollah. Pour conclure, le quatrième pouvoir tente d’ancrer dans l’imaginaire de ses lecteurs un confinement du conflit entre le Hezbollah et le gouvernement israélien en une guerre régionale, occultant ainsi les intérêts impérialistes au sein de ce conflit.
Les médias ont ainsi axé leur discours sur une allégation plus que discutable : celle d’une majorité arabe, donc musulmane, au sein de la manifestation, ayant comme effet de marginaliser le mouvement anti-guerre et d’ancrer la guerre israélo-arabe comme une guerre régionale dans laquelle l’occident n’a que très peu d’intérêts et d’influence. Si sous couvert de la lutte au terrorisme les policiers dans le métro de Londres sont parvenus à confondre un brésilien (tué d’une balle dans la tête) et une personne d’origine arabe, comment les médias arrivent-ils déterminer la nationalité et la religion des manifestants?
Nulle part parmi les principaux journaux québécois nous n’avons relevés une remise en question du statut d’organisation terroriste dont les libéraux durant leur dernier mandat ont affublés le Hezbollah. Pourtant, l’on sait que le terrorisme est devenu, suite au 11 septembre, un concept dont se servent les élites pour servir leurs intérêts propres. Il faut pourtant saluer l’initiative de Peggy Nash ( NPD), de Borys Wrzesnewskyj ( PLC) et, dans une moindre mesure, celle de Maria Mourani ( BQ), qui ont fait cavalier seul et se sont distancés de leurs partis respectifs afin de souligner le caractère communautaire et politique du Hezbollah ainsi que sa possible qualification en tant qu’interlocuteur représentatif des populations qui l’appuient massivement.  La députée du Bloc, esquissant de possibles crimes de guerre de la part d’Israël (perspective que cautionne pourtant de nombreux observateurs et ONG telle Amnistie Internationale et des représentants de l’ONU), a été forcée de se rétracter sous les pressions.
Enfin, il importe de souligner que cette guerre a une origine et une portée plus larges qui dépasse celle des deux pays en conflit. Il existe indéniablement des impératifs économiques, impérialistes et géostratégiques qui unissent Israël et l’Occident. L’État hébreu tentait par son agression au Liban à éradiquer le Hezbollah dans l’idée d’isoler l’Iran afin de faciliter l’offensive occidentale envers ce dernier sous prétexte de ses velléités d’accession à l’arme nucléaire (comme si Israël lui-même et une bonne partie de l’Occident n’en possédait pas!). L’agression israélienne au Liban lui a aussi laissé la voie libre afin d’approfondir son offensive à l’encontre des territoires palestiniens occupés, alors que l’attention médiatique était  retenue au Liban et qu’était justifiée la «légitime défense» tout azimut d’Israël, envers quiconque risquait de représenter une potentielle menace. Bref, Israël aspirait (et a plutôt échoué) à consolider son emprise dans la région, à modifier le rapport de force en sa faveur en affaiblissait les peuples qu’il opprime et à prolonger ses conquêtes impérialistes.
Francis Fortier, Montréal
Résistance no  36  septembre 2006  www.socialiste.qc.ca