Une plume au service de l’esprit critique
Noam Chomsky, La doctrine des bonnes intentions.
Entretiens avec Barsumian, Fayard, 2006.
Linguiste de formation, Noam Chomsky est surtout
reconnu partout en Occident pour ses virulents essais politiques. Son
statut de professeur au Massachusset Institute of Technology (prestigieuse
université américaine) ne suffit pas à le
bâillonner et à le détourner de
l’actualité politique. Il est taxé
d’idéologue par les think thanks de droite qui voudraient
faire taire cette voix discordante, alors que peu d’intellectuels
osent mettre de l’avant leur engagement en cette ère
néolibérale. Juif pourtant critique à
l’égard d’Israël, Chomsky étonne, encore et
toujours. Ses analyses sont écrites dans un style assez simple pour
le néophyte qui se contente de suivre l’actualité, tout
en étant assez étoffées et originales pour être
parfois étudiées en science politique.
Promoteur de l’éducation politique des
masses et grand vulgarisateur, Chomsky se caractérise par son talent
pour faire des liens entre les réflexions qui nous viennent
spontanément à la lecture des journaux. «La doctrine
des bonnes intentions» s’inscrit dans cette voie,
retraçant les grandes lignes de la politique étrangère
américaine et surtout, les intérêts économiques
et politiques qui la sous-tendent. Très éclectique, son essai
(sous la forme d’entretiens très libres avec un journaliste)
est ponctué d’anecdotes, d’exemples, de statistiques
expliquées simplement et d’humour.
De l’actuel bourbier irakien aux dictatures
latino-américaines soutenues par les États-Unis, Chomsky
parvient à débusquer l’idéologie (souvent de
droite) au sein des discours qui se prétendent objectifs. «La
doctrine des bonnes intentions» se veut d’abord une chronique
relevant les parallèles entre les discours et les rhétoriques
de diverses époques, les fausses menaces à la
sécurité ayant pour finalité d’asseoir la
suprématie américaine et d’éluder son
questionnement. Chomsky y met en doute la propagande au sein de
l’éducation et à travers les médias, les filtres
qui y sont déployés dépendamment si les
événements se passent dans un pays ami ou ennemi. À
travers ces entretiens, Chomsky interroge en outre les courses aux
armements engendrées par les États-Unis, avec l’URSS
durant la guerre froide bien sûr, mais aussi la course aux armements
dans l’espace et celles menées à leur paroxysme
grâce à l’aide militaire américaine durant la
guerre de Corée ou les conflits israélo-arabes. Enfin, sont
discutés au sein de «La doctrine…» des sujets tels
que le système électoral et le filet de
sécurité sociale américains.
Ce dernier livre de Chomsky rejoint même
parfois des enjeux que l’on ne connaît que trop au
Québec. Chomsky s’insurge contre la crainte, amplement nourrie
par les médias et par la droite, selon laquelle le pays ne saurait
faire face aux départs à la retraite des baby-boomers.
Pourtant, avance-t-il, lors de la jeunesse de ces baby-boomers,
l’État était plus pauvre qu’à
l’heure actuelle et il a su financer l’éducation et
autres besoins de ces gens. L’urgence du remboursement de la dette,
pour laquelle il faudrait restreindre les services à la population,
et de la privatisation des hôpitaux n’est alors qu’une
«question de priorités». Ainsi, Chomsky parvient encore
une fois à mettre en perspective ce qui est vu (vu,
médiatisé et reproduit au sein du système
d’éducation) comme naturel et inaltérable, à
l’exemple du système de santé et du capitalisme.
Nancy Turgeon, Montréal