Résistance no  36  septembre 2006  www.socialiste.qc.ca

Une plume au service de l’esprit critique
Noam Chomsky, La doctrine des bonnes intentions. Entretiens avec Barsumian, Fayard, 2006.
Linguiste de formation, Noam Chomsky est surtout reconnu partout en Occident pour ses virulents essais politiques. Son statut de professeur au Massachusset Institute of Technology (prestigieuse université américaine) ne suffit pas à le bâillonner et à le détourner de l’actualité politique. Il est taxé d’idéologue par les think thanks de droite qui voudraient faire taire cette voix discordante, alors que peu d’intellectuels osent mettre de l’avant leur engagement en cette ère néolibérale. Juif pourtant critique à l’égard d’Israël, Chomsky étonne, encore et toujours. Ses analyses sont écrites dans un style assez simple pour le néophyte qui se contente de suivre l’actualité, tout en étant assez étoffées et originales pour être parfois étudiées en science politique.
Promoteur de l’éducation politique des masses et grand vulgarisateur, Chomsky se caractérise par son talent pour faire des liens entre les réflexions qui nous viennent spontanément à la lecture des journaux. «La doctrine des bonnes intentions» s’inscrit dans cette voie, retraçant les grandes lignes de la politique étrangère américaine et surtout, les intérêts économiques et politiques qui la sous-tendent. Très éclectique, son essai (sous la forme d’entretiens très libres avec un journaliste) est ponctué d’anecdotes, d’exemples, de statistiques expliquées simplement et d’humour.
De l’actuel bourbier irakien aux dictatures latino-américaines soutenues par les États-Unis, Chomsky parvient à débusquer l’idéologie (souvent de droite) au sein des discours qui se prétendent objectifs. «La doctrine des bonnes intentions» se veut d’abord une chronique relevant les parallèles entre les discours et les rhétoriques de diverses époques, les fausses menaces à la sécurité ayant pour finalité d’asseoir la suprématie américaine et d’éluder son questionnement. Chomsky y met en doute la propagande au sein de l’éducation et à travers les médias, les filtres qui y sont déployés dépendamment si les événements se passent dans un pays ami ou ennemi. À travers ces entretiens, Chomsky interroge en outre les courses aux armements engendrées par les États-Unis, avec l’URSS durant la guerre froide bien sûr, mais aussi la course aux armements dans l’espace et celles menées à leur paroxysme grâce à l’aide militaire américaine durant la guerre de Corée ou les conflits israélo-arabes. Enfin, sont discutés au sein de «La doctrine…» des sujets tels que le système électoral et le filet de sécurité sociale américains.
Ce dernier livre de Chomsky rejoint même parfois des enjeux que l’on ne connaît que trop au Québec. Chomsky s’insurge contre la crainte, amplement nourrie par les médias et par la droite, selon laquelle le pays ne saurait faire face aux départs à la retraite des baby-boomers. Pourtant, avance-t-il, lors de la jeunesse de ces baby-boomers, l’État était plus pauvre qu’à l’heure actuelle et il a su financer l’éducation et autres besoins de ces gens. L’urgence du remboursement de la dette, pour laquelle il faudrait restreindre les services à la population, et de la privatisation des hôpitaux n’est alors qu’une «question de priorités». Ainsi, Chomsky parvient encore une fois à mettre en perspective ce qui est vu (vu, médiatisé et reproduit au sein du système d’éducation) comme naturel et inaltérable, à l’exemple du système de santé et du capitalisme.
Nancy Turgeon, Montréal
Résistance no  36  septembre 2006  www.socialiste.qc.ca