Résistance no  36  septembre 2006  www.socialiste.qc.ca

Bientôt dans les clubs vidéo :
« V pour vendetta »
Thriller politique ahurissant, effets spéciaux spectaculaires (hérités des concepteurs de «La Matrice»), sens esthétique admirable, grands acteurs (dont Nathalie Portman et John Hurt) et charge émotionnelle intense… les raisons ne manquent pas pour envahir les clubs vidéo à la recherche de «V pour Vendetta». Cependant, cette éblouissante œuvre retient aussi l’attention de par les pistes de réflexion qu’elle immisce, au sujet des gouvernements soi-disant démocratiques de Bush et de Blair, tout comme du potentiel révolutionnaire des sociétés avancées. Une fabuleuse métaphore de la nécessité pour les masses populaires de reconquérir le pouvoir qui leur est usurpé.
Issu d’une bande dessinée destinée à la critique du règne Thatcher (d’Alan Moore et David Lloyd), «V pour Vendetta» raconte l’histoire de V, un personnage au passé trouble, qui cherche à détruire le gouvernement britannique devenu fasciste grâce à une surenchère sécuritaire suite à une catastrophe bactériologique orchestrée par des hommes assoiffés de pouvoir. En Evy, une fille dont le hasard fera pour V tour à tour une élève, un ennemi et un adjuvant, le héros trouve son alter ego et entretient avec elle une relation ambiguë. V fera un attentat symbolique envers un monument gouvernemental et donnera un an à la population pour le rejoindre devant le Parlement lors de son assaut final à l’encontre du régime. V est en principe un super héros à l’instar de Batman mais ses pouvoirs sont très marginaux et effritent peu le réalisme de la situation de révolte d’une population opprimée par son gouvernement. En outre, l’humanité de V ne fait aucun doute, de par ses désirs et ses erreurs toutes humaines.
Le régime politique décrié par V illustre celui de Bush en ceci que «la peur devient l’arme principale de ce gouvernement.» La manipulation politique des événements (pensons aux illusoires ADM et à la surenchère politique et médiatique suite au 11 septembre), l’extension des pouvoirs des dirigeants (les écoutes électroniques et le Patriot Act), l’apogée du secret militaire et l’instrumentalisation d’un concept-choc tel le terrorisme, illustrent la convergence du gouvernement Bush et du régime britannique fasciste que V s’évertue à démolir.
Ce film relativise notamment le concept de terrorisme puisque, nonobstant les méthodes controversés qu’utilise V, la population (et le spectateur!) se sent interpellée par la légitimité de son message et de sa rébellion, relevant les exactions et les restreintes à sa liberté (et à sa participation démocratique et économique, aurait dû ajouter le réalisateur). Dans un futur apocalyptique pas si lointain, le régime emprisonne systématiquement les homosexuels, les musulmans, les étrangers (tous des terroristes selon l’usage que le gouvernement fait de ce concept en fonction de ses intérêts). Le régime prend le prétexte des «temps troublés» afin de consolider son pouvoir et de monopoliser la vérité (grâce à son accaparement des médias). «Différent devient synonyme de dangereux.» Un policier sera suspecté d’aider V, en simple raison de ces origines irlandaises. La grippe aviaire devient une raison d’accroître la sécurité.
La théorie anarchiste sous-tend «V pour Vendetta», comme en témoigne le concept de destruction/création illustré par V et Evy (esquissé par la similitude entre leurs noms) et la manière dont on parvient à la révolution. V instigue d’abord le chaos pour permettre à la génération en devenir de réaliser ses propres projets.
Très idéaliste, anarchiste et nietzschéen, V pour Vendetta maintient toutefois quelques liens avec le marxisme révolutionnaire. Certes, il n’y a pas d’organisations de la classe ouvrière sur ses lieux de travail, mais tout de même une certaine démocratisation de la participation à la révolution et une relative conscientisation des classes opprimées quant à leur situation (prise de conscience effectuée en un délai très court et sans associations populaires apparentes, mais l’on peut aussi attribuer ce fait aux exigences du médium cinématographique). Parsemé de phrases-choc telles que «les idées sont plus fortes que les hommes», «le peuple ne devrait jamais craindre son gouvernement, c’est le gouvernement qui devrait craindre son peuple» ou «la propriété c’est le vol» (citation de l’anarchiste/socialiste utopique Proudhon), le film contient notamment un clin d’œil aux théories de Lénine, en ce qui a trait à la situation révolutionnaire. En effet, V joue avec les contradictions internes du régime, avec les ambitions des différents membres du gouvernement, afin de faire exploser la situation révolutionnaire, qui se définit par une fracture au sein de la classe politique et une forte insatisfaction parmi les masses populaires. C’est pourquoi l’enquêteur irlandais deviendra la clé de son projet révolutionnaire…
Au sujet de la collusion entre les intellectuels organiques de la classe bourgeoise (notamment les grands médias, selon Antonio Gramsci) et l’État bourgeois, l’on peut constater en «V pour Vendetta» l’accointance de leurs intérêts. La chaîne de télévision nationale transmet la propagande. Un de ses pontes déclare : «On ne fait que rapporter les nouvelles; les fabriquer, c’est le gouvernement qui s’en charge.»
Les deux facettes de la domination bourgeoise sont illustrées dans le film. L’État parvient à cette finalité en enjoignant d’abord la population à se rallier à sa direction de la vie collective, entre autres à travers le système d’éducation et les médias. Lorsqu’une crise advient, lorsque le peuple se révolte, l’État supplée au consentements des classes opprimées en usant de son appareil de répression, par la police et les lois.  
Malheureusement, ce film néglige l’influence du capitalisme au sein du processus d’oppression, tout comme l’impératif d’une éducation populaire et l’incidence de la classe historiquement destinée à faire la révolution en raison de sa situation au sein de l’économie. Malgré tout, un film à voir, qui éblouit et fait réfléchir, notamment au fait que seule la subtilité de l’oppression et de l’exploitation du « fascisme » états-unien empêche une conclusion à la «V pour Vendetta» sur le continent.
Nancy Turgeon, Montréal
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