Bientôt dans les clubs vidéo :
« V pour vendetta »
Thriller politique ahurissant, effets spéciaux
spectaculaires (hérités des concepteurs de «La
Matrice»), sens esthétique admirable, grands acteurs (dont
Nathalie Portman et John Hurt) et charge émotionnelle intense…
les raisons ne manquent pas pour envahir les clubs vidéo à la
recherche de «V pour Vendetta». Cependant, cette
éblouissante œuvre retient aussi l’attention de par les
pistes de réflexion qu’elle immisce, au sujet des
gouvernements soi-disant démocratiques de Bush et de Blair, tout
comme du potentiel révolutionnaire des sociétés
avancées. Une fabuleuse métaphore de la
nécessité pour les masses populaires de reconquérir le
pouvoir qui leur est usurpé.
Issu d’une bande dessinée
destinée à la critique du règne Thatcher (d’Alan
Moore et David Lloyd), «V pour Vendetta» raconte
l’histoire de V, un personnage au passé trouble, qui cherche
à détruire le gouvernement britannique devenu fasciste
grâce à une surenchère sécuritaire suite
à une catastrophe bactériologique orchestrée par des
hommes assoiffés de pouvoir. En Evy, une fille dont le hasard fera
pour V tour à tour une élève, un ennemi et un
adjuvant, le héros trouve son alter ego et entretient avec elle une
relation ambiguë. V fera un attentat symbolique envers un monument
gouvernemental et donnera un an à la population pour le rejoindre
devant le Parlement lors de son assaut final à l’encontre du
régime. V est en principe un super héros à
l’instar de Batman mais ses pouvoirs sont très marginaux et
effritent peu le réalisme de la situation de révolte
d’une population opprimée par son gouvernement. En outre,
l’humanité de V ne fait aucun doute, de par ses désirs
et ses erreurs toutes humaines.
Le régime politique décrié par
V illustre celui de Bush en ceci que «la peur devient l’arme
principale de ce gouvernement.» La manipulation politique des
événements (pensons aux illusoires ADM et à la
surenchère politique et médiatique suite au 11 septembre),
l’extension des pouvoirs des dirigeants (les écoutes
électroniques et le Patriot Act), l’apogée du secret
militaire et l’instrumentalisation d’un concept-choc tel le
terrorisme, illustrent la convergence du gouvernement Bush et du
régime britannique fasciste que V s’évertue à
démolir.
Ce film relativise notamment le concept de terrorisme
puisque, nonobstant les méthodes controversés
qu’utilise V, la population (et le spectateur!) se sent
interpellée par la légitimité de son message et de sa
rébellion, relevant les exactions et les restreintes à sa
liberté (et à sa participation démocratique et
économique, aurait dû ajouter le réalisateur). Dans un
futur apocalyptique pas si lointain, le régime emprisonne
systématiquement les homosexuels, les musulmans, les
étrangers (tous des terroristes selon l’usage que le
gouvernement fait de ce concept en fonction de ses intérêts).
Le régime prend le prétexte des «temps
troublés» afin de consolider son pouvoir et de monopoliser la
vérité (grâce à son accaparement des
médias). «Différent devient synonyme de
dangereux.» Un policier sera suspecté d’aider V, en
simple raison de ces origines irlandaises. La grippe aviaire devient une
raison d’accroître la sécurité.
La théorie anarchiste sous-tend «V pour
Vendetta», comme en témoigne le concept de
destruction/création illustré par V et Evy (esquissé
par la similitude entre leurs noms) et la manière dont on parvient
à la révolution. V instigue d’abord le chaos pour
permettre à la génération en devenir de
réaliser ses propres projets.
Très idéaliste, anarchiste et
nietzschéen, V pour Vendetta maintient toutefois quelques liens avec
le marxisme révolutionnaire. Certes, il n’y a pas
d’organisations de la classe ouvrière sur ses lieux de
travail, mais tout de même une certaine démocratisation de la
participation à la révolution et une relative
conscientisation des classes opprimées quant à leur situation
(prise de conscience effectuée en un délai très court
et sans associations populaires apparentes, mais l’on peut aussi
attribuer ce fait aux exigences du médium cinématographique).
Parsemé de phrases-choc telles que «les idées sont plus
fortes que les hommes», «le peuple ne devrait jamais craindre
son gouvernement, c’est le gouvernement qui devrait craindre son
peuple» ou «la propriété c’est le
vol» (citation de l’anarchiste/socialiste utopique Proudhon),
le film contient notamment un clin d’œil aux théories de
Lénine, en ce qui a trait à la situation
révolutionnaire. En effet, V joue avec les contradictions internes
du régime, avec les ambitions des différents membres du
gouvernement, afin de faire exploser la situation révolutionnaire,
qui se définit par une fracture au sein de la classe politique et
une forte insatisfaction parmi les masses populaires. C’est pourquoi
l’enquêteur irlandais deviendra la clé de son projet
révolutionnaire…
Au sujet de la collusion entre les intellectuels
organiques de la classe bourgeoise (notamment les grands médias,
selon Antonio Gramsci) et l’État bourgeois, l’on peut
constater en «V pour Vendetta» l’accointance de leurs
intérêts. La chaîne de télévision
nationale transmet la propagande. Un de ses pontes déclare :
«On ne fait que rapporter les nouvelles; les fabriquer, c’est
le gouvernement qui s’en charge.»
Les deux facettes de la domination bourgeoise sont
illustrées dans le film. L’État parvient à cette
finalité en enjoignant d’abord la population à se
rallier à sa direction de la vie collective, entre autres à
travers le système d’éducation et les médias.
Lorsqu’une crise advient, lorsque le peuple se révolte,
l’État supplée au consentements des classes
opprimées en usant de son appareil de répression, par la
police et les lois.
Malheureusement, ce film néglige
l’influence du capitalisme au sein du processus d’oppression,
tout comme l’impératif d’une éducation populaire
et l’incidence de la classe historiquement destinée à
faire la révolution en raison de sa situation au sein de
l’économie. Malgré tout, un film à voir, qui
éblouit et fait réfléchir, notamment au fait que seule
la subtilité de l’oppression et de l’exploitation du
« fascisme » états-unien empêche une conclusion
à la «V pour Vendetta» sur le continent.
Nancy Turgeon, Montréal