Résistance no  36  septembre 2006  www.socialiste.qc.ca

Duexième partie : La théorie de la révolution permanant déviée
Dans la première partie de cet article, nous avons dit qu’il ne suffit pas de dire que les régimes staliniens ne sont pas du vrai socialisme, mais de comprendre leur vraie nature, afin d’éviter de reproduire les erreurs du passé.  Une analyse économique de l’ex-URSS révèle que malgré la non-existence de la propriété privée, le pouvoir politique et économique était concentré dans les mains d’une classe de bureaucrates qui jouait le rôle historique de la bourgeoisie dans la production.  Il convient d’appeler cette nouvelle forme d’exploitation du « capitalisme d’état ».  L’accession au pouvoir de cette classe était le produit d’une contre-révolution longue et sanglante, nécessitant des purges en masse des anciens dirigeants de la révolution, les procès spectacle et le goulag.  On dirait qu’une rivière de sang sépare la révolution ouvrière de 1917 et le régime de Staline.
Mais si les origines du capitalisme d’état en Russie se trouvent dans une contre-révolution, comment expliquer l’existence d’économies semblables ailleurs (Chine, Cuba, Corée du nord, Viêt-Nam, etc.) où la classe ouvrière n’a jamais exercé le pouvoir et où par conséquent il n’y a pas eu de contre-révolution ?  Pour ça, il faut revenir aux débats qui avaient lieu à la veille de la révolution russe.  
Le marxisme et le tiers monde
Avant la prise de pouvoir par les Bolcheviques en 1917, personne dans le mouvement marxiste n’aurait cru que le socialisme pourrait être construit dans une pays peu industrialisé et massivement agricole comme la Russie.  Marx avait dit que c’est le capitalisme qui crée les conditions pour l’émergence du socialisme.  Mais en 1905 et encore en 1917, la classe ouvrière russe tentait de réfuter cette théorie en prenant le pouvoir dans les usines et en formant des « soviets » ou conseils ouvriers, des organes démocratiques qui coordonnaient la lutte et pouvaient organiser la production.  Dans ce contexte, l’idée d’attendre une révolution bourgeoise avant de lutter pour le socialisme a non seulement perdu sa pertinence mais est devenue réactionnaire.  Les partis qui continuaient d’agir dans ce sens se sont rapidement retrouvés du côté de la contre-révolution.  Il fallait une théorie qui correspondait à cette nouvelle réalité.  
Trotski et la théorie de la révolution permanente
Tandis que la bourgeoisie en Europe de l’ouest a joué un rôle révolutionnaire dans la transition du féodalisme vers le capitalisme, Trotski constatait que la même tendance ne se trouve pas dans les pays arrivant tard sur la scène capitaliste (i.e. les pays moins développés).  Dans ces pays, la bourgeoisie est une force entièrement conservatrice, et elle n’est pas capable de diriger les autres classes vers un état moderne et libéral.  Au lieu de ça, Trotski proposait qu’un tel mouvement puisse être mené par le prolétariat, même si cette classe était jeune et petite en nombre, en alliance avec la révolte des paysans.  Pour lui, les paysans pouvait lutter contre le féodalisme localement mais n’étaient pas capable de le renverser dans un mouvement unifié.  En luttant pour la démocratie et les doits des paysans, un tel mouvement mettrait en question inévitablement la propriété privée.  Pour cette raison, il n’arrêtera pas avec quelques réformes démocratiques, mais il devra avancer vers des demandes socialistes.  La bourgeoisie, qui est consciente de ses intérêts de classe et bien organisée politiquement, ne tolérerait pas un gouvernement ouvrier et paysan, même si celui-ci se donnait un programme strictement démocratique (ce que proposaient les bolcheviks avant 1917).
Parce que ces objectifs ne seront pas réalisables dans un seul pays, la révolution va être obligé aussi de dépasser les frontières nationales. C’est cette combinaison entre la révolution démocratique et nationale et la révolution socialiste et internationale que Trotsky appelait  la révolution permanente.
Problèmes avec la théorie
Le 1e octobre 1949, Mao Zedong proclamait la République populaire de Chine, un régime qui se disait Communiste, après la victoire de l’armée Rouge contre les nationalistes de Tchang Kaï-chek.  Ca fut une « révolution » dans laquelle la classe ouvrière ne jouait aucun rôle, sauf peut-être en tant que soldats obéissants.  Ce qui est arrivé, en fait, était que les paysans chinois ont battu la bourgeoisie sans le leadership du prolétariat, une conclusion supposément impossible selon les théories classiques du marxisme, notamment celle de Trotski.  Dix ans plus tard, un défi similaire est survenu à Cuba, ou un armée composée de quelques centaines de paysans et d’intellectuels a pris le pouvoir et renversé la dictature du corrompu pion des Etats-Unis, Fulgencio Batista.  
Il y a deux choses à remarquer dans ces deux cas.  Premièrement, le fait que la révolution n’était pas dirigée par la classe ouvrière organisée a fait en sorte qu’il n’y avait pas de création de nouvelles structures plus démocratiques pour organiser la société, ce qui était le cas en Russe avec les soviets.  Un nouveau régime politique reflète nécessairement les forces sociales qui le fondent.  Par-ce que les révolutions étaient principalement le résultat d’une campagne militaire, l’organisation de l’État a reproduit celle de l’armée qui avait fait la révolution.
Quant à la théorie de Trotski, son incapacité à anticiper ces nouveaux développements soulève une série de questions.  La théorie de la révolution permanant n’était pas seulement un chemin vers le socialisme, mais une prédiction que les contradictions dans les pays non industrialisés, et le rapport de force existant entre les classes, forcerait la classe ouvrière à prendre le direction des mouvements anti-impérialistes et à les diriger vers le socialisme.
En l’absence de cette direction ouvrière, les révolutions ont réussi à expulser les impérialistes mais pas à sortir du capitalisme.  La Chine, Cuba et les autres régimes Communistes adoptaient une version ou une autre du capitalisme d’état.  Ce qui était faux dans la théorie de Trotski, était la présomption qu’une jeune classe ouvrière est nécessairement révolutionnaire et consciente de son rôle historique comme c’était le cas en Russie.  
Tout ça fait en sort que la permanence de la révolution était écartée, ainsi que son caractère socialiste.  Les objectifs démocratiques eux-mêmes, finissaient par être abandonnés en partie (dictature du parti unique, intégration à l’économie impérialiste mondiale). Le marxiste britannique Tony Cliff appelle ce phénomène la « révolution permanente déviée ».  
La révolution permanente déviée
Le marxisme est une méthode pour comprendre le monde, basée notamment sur une analyse socio-économique.  Si, selon Marx, le socialisme est défini par le pouvoir de la classe ouvrière, c’est à cause de leur rôle dans le système de production.  C’est les contradictions dans le système qui vont pousser un conflit entre les classes vers une éventuelle résolution, soit la victoire de la classe dominante (la continuation du capitalisme) ou la victoire des classes opprimées (le socialisme).  Si une troisième possibilité émerge (le capitalisme d’état), il devrait exister un autre élément important.
Dans les pays non industrialisés, la croissance des forces productives dans un contexte de domination impérialiste provoque un conflit entre els aspirations démocratiques et nationales et les entraves du féodalisme et de l’impérialisme.  La lâcheté de la bourgeoisie et le caractère non révolutionnaire de la classe ouvrière (démoralisée par le triomphe de la contre-révolution stalinienne en Russie) faite en sorte qu’il fallait qu’une autre force sociale dirige la lutte anti-impérialiste.  Les soulèvements des paysans étaient souvent massifs, mais ils manquaient de direction.  Deux choses nous concernent ici : l’importance croissant de l’état comme représentant non seulement de l’économie nationale mais aussi des intérêts supranationaux et, deuxièmement, l’importance croissante de l’intelligentsia dans la direction et l’unification de la nation, et également dans le gouvernement des masses.  Selon Cliff :
Avant que leurs pays n’obtiennent la liberté politique, les intellectuels se trouvaient sous une double pression - privilégiés par rapport à la majorité de leur peuple, ils étaient cependant subordonnés aux gouvernants étrangers.  Ce qui explique les hésitations et les vacillations si caractéristiques de leur rôle dans les mouvements nationaux.  Leurs avantages créaient un sentiment de culpabilité, de « dette » à l’égard des masses « obscures », en même temps qu’un sentiment de distance et de supériorité à leur égard.  L’intelligentsia était désireuse d’intégration mais sans assimilation, sans cesser d’être à part et au-dessus.  Elle était en quête d’un mouvement qui unifierait la nation, lui ouvrant de larges perspectives, mais qui en même temps donnerait le pouvoir à l’intelligentsia elle-même.
Cela explique très bien pourquoi plusieurs mouvements anti-coloniaux du 20e siècle ont fini par choisir le model « soviétique » de capitalisme d’état.  La démocratie socialiste vient de la nécessité pour la classe ouvrière de s’organiser collectivement dans son propre intérêt.  Le model de Mao et Castro – avec son emphase sur le développement national, l’importance d’une élite intellectuelle, leur croyance dans leur capacité à gérer le pays mieux que les capitalistes – n’avait pas le même besoin de démocratie.
Cette théorie est un ajout fondamental à la tradition du socialisme par la base. Aujourd’hui, les travailleuses et travailleurs en Chine travaillent 70 heures pas semaine, sans droits syndicaux, pour produire les jouets de l’ouest.  Pour ceux qui ne croient pas que c’est un model à suivre, il faut le comprendre non seulement historiquement mais aussi théoriquement.
Matt Jones, Montréal
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