Duexième partie : La théorie de la
révolution permanant déviée
Dans la première partie de cet article, nous
avons dit qu’il ne suffit pas de dire que les régimes
staliniens ne sont pas du vrai socialisme, mais de comprendre leur vraie
nature, afin d’éviter de reproduire les erreurs du
passé. Une analyse économique de l’ex-URSS
révèle que malgré la non-existence de la
propriété privée, le pouvoir politique et
économique était concentré dans les mains d’une
classe de bureaucrates qui jouait le rôle historique de la
bourgeoisie dans la production. Il convient d’appeler cette
nouvelle forme d’exploitation du « capitalisme
d’état ». L’accession au pouvoir de cette
classe était le produit d’une contre-révolution longue
et sanglante, nécessitant des purges en masse des anciens dirigeants
de la révolution, les procès spectacle et le goulag. On
dirait qu’une rivière de sang sépare la
révolution ouvrière de 1917 et le régime de Staline.
Mais si les origines du capitalisme
d’état en Russie se trouvent dans une
contre-révolution, comment expliquer l’existence
d’économies semblables ailleurs (Chine, Cuba, Corée du
nord, Viêt-Nam, etc.) où la classe ouvrière n’a
jamais exercé le pouvoir et où par conséquent il
n’y a pas eu de contre-révolution ? Pour ça, il
faut revenir aux débats qui avaient lieu à la veille de la
révolution russe.
Le marxisme et le tiers monde
Avant la prise de pouvoir par les Bolcheviques en
1917, personne dans le mouvement marxiste n’aurait cru que le
socialisme pourrait être construit dans une pays peu
industrialisé et massivement agricole comme la Russie. Marx
avait dit que c’est le capitalisme qui crée les conditions
pour l’émergence du socialisme. Mais en 1905 et encore
en 1917, la classe ouvrière russe tentait de réfuter cette
théorie en prenant le pouvoir dans les usines et en formant des
« soviets » ou conseils ouvriers, des organes
démocratiques qui coordonnaient la lutte et pouvaient organiser la
production. Dans ce contexte, l’idée d’attendre
une révolution bourgeoise avant de lutter pour le socialisme a non
seulement perdu sa pertinence mais est devenue réactionnaire.
Les partis qui continuaient d’agir dans ce sens se sont
rapidement retrouvés du côté de la
contre-révolution. Il fallait une théorie qui
correspondait à cette nouvelle réalité.
Trotski et la théorie de la révolution
permanente
Tandis que la bourgeoisie en Europe de l’ouest
a joué un rôle révolutionnaire dans la transition du
féodalisme vers le capitalisme, Trotski constatait que la même
tendance ne se trouve pas dans les pays arrivant tard sur la scène
capitaliste (i.e. les pays moins développés). Dans ces
pays, la bourgeoisie est une force entièrement conservatrice, et
elle n’est pas capable de diriger les autres classes vers un
état moderne et libéral. Au lieu de ça, Trotski
proposait qu’un tel mouvement puisse être mené par le
prolétariat, même si cette classe était jeune et petite
en nombre, en alliance avec la révolte des paysans. Pour lui,
les paysans pouvait lutter contre le féodalisme localement mais
n’étaient pas capable de le renverser dans un mouvement
unifié. En luttant pour la démocratie et les doits des
paysans, un tel mouvement mettrait en question inévitablement la
propriété privée. Pour cette raison, il
n’arrêtera pas avec quelques réformes
démocratiques, mais il devra avancer vers des demandes socialistes.
La bourgeoisie, qui est consciente de ses intérêts de
classe et bien organisée politiquement, ne tolérerait pas un
gouvernement ouvrier et paysan, même si celui-ci se donnait un
programme strictement démocratique (ce que proposaient les
bolcheviks avant 1917).
Parce que ces objectifs ne seront pas
réalisables dans un seul pays, la révolution va être
obligé aussi de dépasser les frontières nationales.
C’est cette combinaison entre la révolution
démocratique et nationale et la révolution socialiste et
internationale que Trotsky appelait la révolution permanente.
Problèmes avec la théorie
Le 1e octobre 1949, Mao Zedong proclamait la
République populaire de Chine, un régime qui se disait
Communiste, après la victoire de l’armée Rouge contre
les nationalistes de Tchang Kaï-chek. Ca fut une «
révolution » dans laquelle la classe ouvrière ne jouait
aucun rôle, sauf peut-être en tant que soldats
obéissants. Ce qui est arrivé, en fait, était
que les paysans chinois ont battu la bourgeoisie sans le leadership du
prolétariat, une conclusion supposément impossible selon les
théories classiques du marxisme, notamment celle de Trotski.
Dix ans plus tard, un défi similaire est survenu à
Cuba, ou un armée composée de quelques centaines de paysans
et d’intellectuels a pris le pouvoir et renversé la dictature
du corrompu pion des Etats-Unis, Fulgencio Batista.
Il y a deux choses à remarquer dans ces deux
cas. Premièrement, le fait que la révolution
n’était pas dirigée par la classe ouvrière
organisée a fait en sorte qu’il n’y avait pas de
création de nouvelles structures plus démocratiques pour
organiser la société, ce qui était le cas en Russe
avec les soviets. Un nouveau régime politique reflète
nécessairement les forces sociales qui le fondent. Par-ce que
les révolutions étaient principalement le résultat
d’une campagne militaire, l’organisation de l’État
a reproduit celle de l’armée qui avait fait la
révolution.
Quant à la théorie de Trotski, son
incapacité à anticiper ces nouveaux développements
soulève une série de questions. La théorie de la
révolution permanant n’était pas seulement un chemin
vers le socialisme, mais une prédiction que les contradictions dans
les pays non industrialisés, et le rapport de force existant entre
les classes, forcerait la classe ouvrière à prendre le
direction des mouvements anti-impérialistes et à les diriger
vers le socialisme.
En l’absence de cette direction
ouvrière, les révolutions ont réussi à expulser
les impérialistes mais pas à sortir du capitalisme. La
Chine, Cuba et les autres régimes Communistes adoptaient une version
ou une autre du capitalisme d’état. Ce qui était
faux dans la théorie de Trotski, était la présomption
qu’une jeune classe ouvrière est nécessairement
révolutionnaire et consciente de son rôle historique comme
c’était le cas en Russie.
Tout ça fait en sort que la permanence de la
révolution était écartée, ainsi que son
caractère socialiste. Les objectifs démocratiques
eux-mêmes, finissaient par être abandonnés en partie
(dictature du parti unique, intégration à
l’économie impérialiste mondiale). Le marxiste
britannique Tony Cliff appelle ce phénomène la «
révolution permanente déviée ».
La révolution permanente déviée
Le marxisme est une méthode pour comprendre le
monde, basée notamment sur une analyse socio-économique.
Si, selon Marx, le socialisme est défini par le pouvoir de la
classe ouvrière, c’est à cause de leur rôle dans
le système de production. C’est les contradictions dans
le système qui vont pousser un conflit entre les classes vers une
éventuelle résolution, soit la victoire de la classe
dominante (la continuation du capitalisme) ou la victoire des classes
opprimées (le socialisme). Si une troisième
possibilité émerge (le capitalisme d’état), il
devrait exister un autre élément important.
Dans les pays non industrialisés, la
croissance des forces productives dans un contexte de domination
impérialiste provoque un conflit entre els aspirations
démocratiques et nationales et les entraves du féodalisme et
de l’impérialisme. La lâcheté de la
bourgeoisie et le caractère non révolutionnaire de la classe
ouvrière (démoralisée par le triomphe de la
contre-révolution stalinienne en Russie) faite en sorte qu’il
fallait qu’une autre force sociale dirige la lutte
anti-impérialiste. Les soulèvements des paysans
étaient souvent massifs, mais ils manquaient de direction.
Deux choses nous concernent ici : l’importance croissant de
l’état comme représentant non seulement de
l’économie nationale mais aussi des intérêts
supranationaux et, deuxièmement, l’importance croissante de
l’intelligentsia dans la direction et l’unification de la
nation, et également dans le gouvernement des masses. Selon
Cliff :
Avant que leurs pays n’obtiennent la
liberté politique, les intellectuels se trouvaient sous une double
pression - privilégiés par rapport à la
majorité de leur peuple, ils étaient cependant
subordonnés aux gouvernants étrangers. Ce qui explique
les hésitations et les vacillations si caractéristiques de
leur rôle dans les mouvements nationaux. Leurs avantages
créaient un sentiment de culpabilité, de « dette
» à l’égard des masses « obscures »,
en même temps qu’un sentiment de distance et de
supériorité à leur égard.
L’intelligentsia était désireuse
d’intégration mais sans assimilation, sans cesser
d’être à part et au-dessus. Elle était en
quête d’un mouvement qui unifierait la nation, lui ouvrant de
larges perspectives, mais qui en même temps donnerait le pouvoir
à l’intelligentsia elle-même.
Cela explique très bien pourquoi plusieurs
mouvements anti-coloniaux du 20e siècle ont fini par choisir le
model « soviétique » de capitalisme d’état.
La démocratie socialiste vient de la nécessité
pour la classe ouvrière de s’organiser collectivement dans son
propre intérêt. Le model de Mao et Castro – avec
son emphase sur le développement national, l’importance
d’une élite intellectuelle, leur croyance dans leur
capacité à gérer le pays mieux que les capitalistes
– n’avait pas le même besoin de démocratie.
Cette théorie est un ajout fondamental
à la tradition du socialisme par la base. Aujourd’hui, les
travailleuses et travailleurs en Chine travaillent 70 heures pas semaine,
sans droits syndicaux, pour produire les jouets de l’ouest.
Pour ceux qui ne croient pas que c’est un model à
suivre, il faut le comprendre non seulement historiquement mais aussi
théoriquement.
Matt Jones, Montréal