| Historique du D.E.S. Le D.E.S. a été conçu en 1938 par le biochimiste anglais Sir Edward Charles Dodds. Outre le fait qu’il ait été prescrit à tort pour prévenir les fausses couches, le D.E.S. a aussi servi à d’autres traitements. Par exemple, il était prescrit pour supprimer les montées de lait après l’accouchement, pour alléger les symptômes de la ménopause comme les bouffées de chaleur, pour traiter le cancer de la prostate, pour traiter l’acné et même pour freiner la croissance physique des adolescentes jugées «trop grandes». Il a également été prescrit en tant que «pilule contraceptive du lendemain» durant plusieurs années. En 1948, le D.E.S. était considéré comme une «pilule miracle» et les médecins le recommandaient même aux femmes qui n’avaient pas fait de fausse couche, en prévention, pour assurer une grossesse sans risques. Une compagnie pharmaceutique faisait de la publicité sur le D.E.S. dans les revues médicales pour toutes les grossesses et pour avoir des «bébés plus gros et plus forts». En 1952, les premières recherches américaines qui questionnaient l’efficacité et l’innocuité du D.E.S. prescrit durant la grossesse furent publiées. Une recherche publiée en 1953 dans l’American Journal of Obstetrics and Gynecology prouva que le D.E.S. était inefficace pour le traitement des grossesses à risques élevés et que le médicament avait plutôt l’effet contraire, c’est-à-dire qu’il faisait augmenter le risque de fausse couche. Ce ne fut qu’en 1971 que le D.E.S. fut contre indiqué au cours de la grossesse au Canada, soit 18 ans après la première recherche confirmant son inefficacité à prévenir les fausses couches. Le gouvernement américain sonna l’alarme lorsqu’il fut démontré que le D.E.S. était associé à l’apparition d’un cancer du vagin très rare, l’adénocarcinome à cellules claires (A.C.C.) chez les filles exposées au D.E.S. in utero. Auparavant, ce cancer ne se déclarait chez les femmes qu’après la ménopause. Lorsque le cancer fut rapporté chez les filles du D.E.S., il y avait longtemps que les recherches sur les animaux avaient prédit ce type de transformations cancéreuses auparavant. En effet, dès 1939, une recherche sur l’exposition aux oestrogènes chez les rates enceintes avait démontré que les rejetons naissaient avec des anomalies du système reproducteur : malformations de l’utérus, du vagin et des ovaires, pénis atrophiés et autres anomalies génitales. Suite à la découverte
que le D.E.S. était associé au cancer chez les jeunes filles exposées,
les chercheurs américains établirent un registre afin de rester en contact
avec les femmes atteintes de ce cancer rare. Vers le milieu des années
70, les chercheurs définirent plusieurs groupes (ou cohortes) de personnes
exposées au D.E.S. dans le but d’étudier les effets à long terme de l’exposition
au D.E.S. Ces groupes, situés aux États-Unis, constituent toujours un
outil essentiel de surveillance de la population exposée au D.E.S. Aujourd’hui,
les chercheurs soulignent l’importance de poursuivre cette surveillance
car il y a encore beaucoup de questions sans réponses sur les risques
de cancer et d’autres problèmes de santé dans la vie future de cette population. Le D.E.S. a également été beaucoup utilisé par les fermiers et éleveurs de bétail en tant qu’hormone de croissance ajoutée à la moulée ou implantée sous la peau des animaux pour accélérer l’engraissement des troupeaux. En 1973, cette pratique a été interdite. En l’an 2000, on a découvert du D.E.S. dans le bœuf américain exporté en Europe et il n’est pas exclus que le bœuf et le porc canadiens en contiennent. Selon le rapport de
l’an 2000 de la Commission Européenne sur le système canadien d’inspection
des aliments, le Canada n’a pas un système adéquat d’évaluation du bétail
pour l’exportation en ce qui concerne les hormones, antibiotiques et autres
produits chimiques. Les enquêteurs de la protection de la santé et des
consommateurs de la Commission européenne ont établi que le système canadien
d’évaluation du bétail pour les hormones et autres médicaments est «sérieusement
déficient» et que même les viandes approuvées «sans hormone» pourraient
avoir été contaminées par du D.E.S. et par d’autres hormones et/ou résidus
médicamenteux. Selon Frederick Vom Saal, chercheur et spécialiste du domaine de l’exposition aux hormones in utero, il n’y a pas de dosage d’hormone synthétique sécuritaire pour l’embryon et le fœtus en développement. En 1962, près de 10 ans avant l’établissement du lien entre le D.E.S. et le cancer chez les filles, la tragédie de la thalidomide secoua le monde entier lorsque des bébés sont nés avec des malformations des membres. Les mères de ces enfants avaient reçu ce médicament antinauséeux durant leur grossesse. Les drames du D.E.S. et de la thalidomide ébranlèrent de nombreuses convictions scientifiques. On croyait, à l’époque, que la barrière placentaire constituait une protection sûre pour l’embryon et le fœtus que seules les radiations nucléaires pouvaient franchir. Les tragédies du D.E.S. et de la thalidomide ont fait la preuve que cette théorie était erronée. Une autre théorie scientifique de l’époque, inspirée des règles de la toxicologie, voulait que la dose soit le facteur principal à considérer lorsqu’on prescrivait un médicament. On croyait que si la dose administrée n’avait pas d’effet apparent sur la mère que cette dose serait sécuritaire pour l’embryon et le fœtus. Cette théorie fut également invalidée. En ce qui concerne le D.E.S. et la thalidomide, le moment où le médicament a été administré est un facteur essentiel. Certaines femmes n’ont pris que de faibles doses de thalidomide (2 à 3 comprimés) durant la 5e et la 8e semaine de grossesse, période de développement cruciale des membres du fœtus. La plupart des bébés sont nés sans membres (bras et jambes). Plusieurs femmes à
qui fut prescrit du D.E.S. n’en ont pris qu’une petite quantité durant
la période du développement sexuel du fœtus. Par exemple, les enfants
des femmes qui ont pris du D.E.S. après la 20e semaine de grossesse n’ont
pas présenté d’anomalies du système reproducteur associées à l’exposition
au D.E.S. Cependant, les enfants exposés in utero avant la 10e semaine
de grossesse ont souffert d’anomalies anatomiques et d’un risque accru
de présenter un cancer du vagin ou du col utérin. La différence fondamentale entre le D.E.S. et la thalidomide, c’est que les effets de la thalidomide étaient présents et visibles à la naissance. Le D.E.S. fonctionne davantage à la manière d’une bombe à retardement. À la naissance, les bébés exposés au D.E.S. in utero ne présentaient pas de signes de problèmes de santé. Les effets à long terme du D.E.S. peuvent prendre 20, 30 ou 40 ans à se manifester. Alors que la leçon sur la vulnérabilité fœtale est claire dans le cas du D.E.S. comme dans celui de la thalidomide, la tragédie du D.E.S. fait la preuve des effets possibles à long terme. Les effets cachés, méconnus ou à retardement de l’exposition au D.E.S. illustrent la nécessité d’une surveillance éclairée de l’innocuité et de l’efficacité des médicaments d’ordonnance. Ce n’est que par cette surveillance à long terme et par un suivi continu que nous pourrons prévenir une autre erreur comme celle du D.E.S. |